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Amour, art et beauté

Le Festival du Nouveau Cinéma, buffet de grands noms mais aussi de trouvailles inusitées,  nous permet année après année de découvrir de véritables merveilles. En octobre dernier, l’une de ces pépites se nommait The Ballad of Genesis and Lady Jaye. Premier long-métrage documentaire de la toute jeune Marie Losier, le film est consacré à une figure fascinante : Genesis P-Orridge, artiste “total” et totalement expérimentalo-trash. La découverte du film, à qui l’on souhaite évidemment une sortie en salles (on peut toujours rêver…), nous permet aujourd’hui de vous entretenir bien trop brièvement de la vie et de la carrière de ce pionnier de la musique industrielle.

Né en 1950 à Manchester, P-Orridge se fit tout d’abord connaître à la toute fin des années 1960 par le biais du COUM, un collectif d’artistes ne jurant que par Dada. Après le scandale de l’exposition Prostitution (1976) et ses sculptures en Tampax usagés, une presse britannique particulièrement inspirée les qualifie d’une épithète célèbre :  ”wreckers of civilization”. Mais P-Orridge est déjà ailleurs… sur les cendres du COUM naît le nouveau projet de Throbbing Gristle. À peine cinq ans d’activité officielle et quelques come-backs pour l’un des premiers groupes de “rock” industriel (“Il n’y avait que nous et Cabaret Voltaire dans la section chez les disquaires”), mais un rayonnement quasi mythique, évidemment. Parallèlement, P-Orridge fondera un autre groupe, Psychic TV, et participera à des projets artistiques par dizaines. Au tournant des années 1990, le musicien rencontre Lady Jaye Breyer, performeuse et dominatrice à ses heures, figure pilier des nuits d’Alphabet City : un amour entier, évident, bruyant, total. Ces deux-là vont faire de leur vie commune une véritable oeuvre d’art. À la fois fascinés et révoltés par le concept de genre sexuel, ils refusent les “limitations” qui en découlent : ils n’auront pas d’enfants mais élaboreront un être nouveau à partir de leurs deux corps, un être mythique évidemment inspiré de l’androgyne de Platon, mi-homme mi-femme, et d’autant plus puissant et redoutable. À grands coups de costumes, de thérapies hormonales et de chirurgies esthétiques naîtra ainsi le “pandrogyne”, création d’amour pur hautement transgressive.

Face à l’énormité d’un tel sujet, Marie Losier se fait discrète. La ballade de Genesis et Lady Jaye ne tient ni du freak show, ni de l’intriguant cas psychiatrique. Il s’agit plutôt d’un portrait intimiste et déchirant de deux êtres touchés par la grâce de l’amour et tragiquement fauchés dans leur bonheur : Lady Jaye est décédée d’un cancer en 2007. Le titanesque travail de montage est parsemé de petits éclats de véritable folie visuelle… et bien entendu de musique, beaucoup de musique !

L’oeuvre musicale de Genesis P-Orridge se caractérise par deux influences fondatrices. Tout d’abord Dada et son amour de l’absurde, son goût pour la provocation et les détournements de sens, ses approches humoristiques, iconoclastes. Ensuite la mythique technique du “cut-up”, héritée des expérimentations surréalistes et des écrits de William S. Burroughs, où toute matière créative se retrouve découpée, détruite, mélangée, superposée, accumulée… ainsi va le son organique, métallique, agressif et toujours inventif de Throbbing Gristle. À une époque où l’emploi des synthétiseurs relevait souvent de la science-fiction, TG pour les intimes bidouillait en toute liberté : sampling, distorsions, ultrasons parfois à la limite du supportable, loops entêtants et hypnotiques, le tout dominé par le spoken word étrangement raffiné de P-Orridge. Deux exemples, disons… écoutables : le classique United du premier album Second Annual Report (1977) et His Arm Was Her Leg du plus récent Assume Power Focus (1995). Pourtant paru à la suite de la “dissolution” de TG, le premier album de Psychic TV Force The Hand Of Chance (1982) est d’une toute autre essence, pour preuve la ballade Just Drifting avec ses réminiscences poétiques à la Lou Reed.

New wave disco à gogo

Il y a quelques semaines, une petite promenade matinale de week-end en famille nous a permis de tomber sur une nouvelle curiosité : dans les bacs d’une sympathique “disquerie” (une bouquinerie de disques, si si ça existe), un album intitulé A man and a machine nous tendait les bras. L’objet, élégamment orné de figures géométriques en noir, blanc et rouge, ne pouvait que nous séduire. Et le contenant annonce parfaitement le contenu. Énième hommage consacrée à l’émergence des musiques électroniques au tournant des années 1980, cette compilation au titre kraftwerkien est éditée par le label indépendant parisien Le Son du Maquis (www.maquismusic.com), visiblement spécialisé en “indie, new wave, électro”. Sans afficher une approche aussi encyclopédique que d’autres anthologistes du genre (Bippp et consorts), il faut avouer que les artisans de A man and a machine ont, mis à part les quelques fautes de frappe de la pochette, effectué un travail soigné. Et leur spectre musical ratisse large : deux disques, 31 pistes et autant d’artistes, on retrouve forcément du sympa et du moyen dans cette avalanche de sons. New wave, cold wave, industriel, disco (italo ou autre), funk tribal et bidouillages électroniques en tous genres sont au rendez-vous. Et au-delà de la pionnière Angleterre, on y retrouve toute la mouvance européenne (France, Belgique, Hollande, Italie, Suisse, Allemagne).

Au sein de la pochette, un petit encadré déplore le fait que plusieurs pionniers de l’époque (D.A.F., Soft Cell, Wall of Voodoo, Devo ou New Order pour ne pas les citer) aient répondu par leur silence aux solicitations de A man and a machine. Laissant de côté le matériel plus classique, la compilation a ainsi le mérite d’aller puiser dans un répertoire assez underground merci. Le peu de titres à succès se retrouve sur le premier disque : impossible en effet de passer à côtés de Love & Rockets (No Big Deal), Grauzone (Elsbär) ou les one hit wonders incontournables que sont Warm Leatherette (The Normal) et Money (Flying Lizards). Pour les groupes un peu plus obscurs (Fad Gadget ou Tuxedomoon), on semble s’être tournés vers des titres un peu plus recherchés que les habituels Ricky’s Hand ou No Tears : bien vu ! D’autres noms plus ou moins familiers parsèment les deux albums : Can, Wire, Throbbing Gristle, Trisomie 21, Gina X Performance, etc. Quant à Cabaret Voltaire, il arrive lorsque l’on ne l’attendait plus, c’est-à-dire à la piste 12 du second disque. Étant donné le nombre d’illustres inconnus donnant carrément dans le pastiche sonore du groupe anglais, on ne peut que se dire qu’il était temps ! Et, comme souvent dans le cas des compilations, l’équilibre de A man and a machine est finalement un peu inégal. S’égarant dans des méandres disco-kitsch assez terribles, le deuxième disque peine à maintenir un intérêt constant malgré une ouverture en rythme gracieuseté de Telex : Drama Drama, relecture à peine déguisée de Fame de David Bowie, est signée de la plume des frères Mael, alias les Sparks ! Excusez du peu !

Depuis ce premier volume, signalons que  A man and a machine 2 a vu le jour en février 2010 et que le troisième de la série date tout simplement de ce mois-ci… alors à vos collections !

Rubans magnétiques

Petit retour aujourd’hui vers la Hollande avec un projet particulier faisant l’objet d’une réédition toute récente chez Minimal Wave, le label new-yorkais qui déterre pour le plus grand bonheur de nos oreilles toutes ces obscures formations (surtout européennes), pionnières de la pop synthétique du début des années 1980. Tear Apart Tapes fut à l’époque l’étiquette de disques personnelle de Danny Bosten, l’homme-orchestre derrière Das Ding, formation new wave expérimentale. À la fois musicien et producteur, la carrière de Bosten ne déroge pas aux règles du genre : une formation en arts visuels, trois albums de 1982 à 1985, un succès confidentiel… et une poignée de fans transis qui le poursuivent sur le net trente ans plus tard. Sur son obscur label, il enregistrait sa propre musique et celle de ses amis. Du pain béni pour Minimal Wave qui, après avoir réédité un album complet de Das Ding en 2008 (H.S.T.A.), poursuit le flambeau avec un 7″ intitulé simplement Tear Apart Tapes.

L’objet collector est court : trois titres, un de Das Ding (Standing In The Hall), un d’une intrigante formation nommée Les Yeux interdits (Prison) et enfin Kill Me de Lab 80, inédit que Bosten aurait enregistré à  l’époque avec son frère. Le disque est déjà épuisé ( !), mais la magie du net nous a également permis de mettre la main sur une cassette originale de Tear Apart Tapes comprenant quant à elle six chansons, trois de Das Ding et trois des Yeux interdits. La proposition est finalement peu ou prou la même, c’est-à-dire un son synthétique sobre… et sombre. On ressort les grands classiques : voix lointaines et désincarnées, sections rythmiques répétitives à l’extrême, mélopées funèbres martelées de notes hypnotiques. Bref, un cocktail que certains trouveront terriblement expérimental tandis que d’autres le jugeront particulièrement apte à certaines pistes de danse ! Si la musique déjantée de Das Ding évoque les très très arty Cabaret Voltaire (notamment sur l’étrange Signature avec son rythme improbable et ses folles réverbérations de voix multiples), Les Yeux interdits qui, comme leur nom ne l’indique pas, chantent bien en hollandais, penchent davantage vers le dancefloor gothique.

Rational Youth, face B

En ce début 2011, nous vous proposons un petit retour vers l’un de nos groupes chéris, Rational Youth. À notre grand regret, la carrière discographique de la formation montréalaise se limite à trois albums, dont un véritable chef-d’oeuvre, le bien nommé Cold War Nightlife (1982). Ce disque, longtemps rarissime avant une réédition CD datant de 1997, fut suivi du confidentiel Heredity (1985) et d’un come-back plutôt obscur en 1999, To The Goddess Electricity. Bref, pas grand-chose à se mettre sous la dent pour le fan enthousiaste… qui, grâce à la magie du grand Dieu internet, réussit heureusement à retrouver l’introuvable. Voici donc un cadeau bonbon de ce début d’année, trois B-sides perdus et retrouvés nous permettant de poursuivre notre amour pour la new wave pop glacée de Rational Youth.

Le son de Rational Youth étant aussi original que bien de son époque, les références pleuvent à l’écoute de ces découvertes. Débutons avec Hot Streets. Avec sa section rythmique entêtante, ses pluies de notes étincelantes et surtout son chanté-parlé intense, le titre évoque sans peine les Pet Shop Boys, période West End Girls. The Man In Grey est quant à elle un véritable petit roman d’espionnage à elle toute seule, texte narratif à l’appui et attitude théatrale que n’aurait pas reniée le Steve Strange de Visage. Enfin, d’une évidence pop déconcertante, In Your Eyes séduit immédiatement. Son imparable mélodie virevoltante, digne des meilleurs moments de OMD, s’emparera sans contredit de votre cerveau ravi. Enjoy  !

Synth-glam pour les “nuls”

Nous vous présentons aujourd’hui, chers lecteurs, une nouvelle curiosité mais aussi un véritable coup de cœur : derrière l’expression Null And Void, que l’on peut traduire par “caduc”, voire “nul et non advenu” ( !), se cache une obscure formation californienne du tout début des années 1980. Et le terme d’”obscur” prend tout son sens lorsqu’internet, pourtant généralement si prolixe, se retrouve quasi muet face à un groupe que nous avons découvert grâce aux indispensables compilations Flexipop. Selon Discogs, au tableau d’honneur de Null And Void s’inscriraient trois albums produits entre 1980 et 1983 : Happiness And Contempt, Montage Morte et finalement un éponyme. Nous n’avons réussi à mettre la main que sur les deux premiers. Mais déjà, quelle matière ! D’une qualité bien supérieure à la majorité de la new wave lambda que nous glanons au fur et à mesure de nos recherches, la musique de Null And Void se situe aux confins du post-punk, du glam et du synth-rock expérimental… le tout avec autant de talent que de grains de folie.

Autant l’affirmer d’emblée : Happiness And Contempt et Montage Morte, ce sont de joyeux bordels musicaux. Véritable patchwork d’influences diverses, le son de Null And Void fait immédiatement naître à notre esprit une pléthore de noms… et pas des moindres. Pour la touche expérimentale, le groupe n’hésite pas à proposer de nombreux morceaux instrumentaux (ou quasi). Ainsi, à l’écoute de pistes comme Japanese Forest MM et ses lignes de synthé languissantes, impossible de ne pas évoquer Visage ou le Bowie de Low-Heroes-Lodger. Appréciez ainsi les ambiances glaciales et le texte gothico-abscons d’Un sédatif ce soir. L’attitude punk un brin précieuse, mâtinée d’instrumentation électro, renvoie quant à elle à Magazine ou à un tout jeune Gary Numan, alors sous la houlette de son groupe Tubeway Army. Nos choix All The Old Humans et Revlon/Good Buy en sont des exemples parlants. À noter également dans le premier titre, les chœurs légèrement faux – déjà abondamment pratiqués par Brian Eno sur Here Come The Warm Jets (1974). Mais il ne faut pas non plus oublier le glam bien théâtral, façon opéra rock à la Rocky Horror Picture Show (A Party Filled with Thieves) ainsi que l’orgue déchaîné “horreur de série B” type Damned ou Cramps, que l’on retrouve dans des titres comme Dogs Of Christ.

Bref, un menu trrrrès chargé, mais bien digeste. Cette étrange musique a si peu vieilli que les titres plus pop, tels The Motorcycle Song, semblent parfois même avoir été composés au tournant des années 2000.  Ainsi, si le groupe n’était pas si profondément underground, plusieurs acteurs du fameux “retour” du dance-rock eigthies pourraient allégrement être accusés de plagiat. L’original étant toujours supérieur à la copie, faites comme nous, achetez vintage et découvrez vite Null And Void !

Balkans Division

Lorsque l’on songe à la litanie de “satellites” ayant fait partie de l’empire élargi de l’URSS, la Yougoslavie est souvent oubliée. Et pour cause… ce pays socialiste, fondé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, connut un destin bien à part de ses confrères polonais, tchèques ou hongrois. En Yougoslavie, l’homme fort du pouvoir se nommait Tito : un autocrate qui, après avoir “libéré” seul son pays (c’est-à-dire sans l’aide de l’armée rouge), allait régner seul près de quarante ans. Après avoir initialement aligné son gouvernement sur le modèle moscovite, Tito allait bien vite rompre définitivement avec Staline pour mieux créer un type d’état inédit, la seule dictature communiste “indépendante” de toute l’Europe ! Véritable patchwork de cultures différentes, la Yougoslavie de l’époque se résume bien par cette phrase éloquente de son chef : “La Yougoslavie a six républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul Parti”. Et comme cela se passe souvent dans les Balkans, ce patchwork s’est révélé une véritable poudrière. À la mort de Tito en 1980, il n’y avait plus personne pour unifier tous les peuples qui donnèrent libre cours à leur nationalisme. La montée en force et influence de la République de Serbie a d’ailleurs donné lieu en 1994 à la terrible guerre que l’on sait…

Cette longue intro historique pour bien vous planter le décor de notre sujet du jour : dans la série “new wave autour du monde”, voici maintenant la musique obscure de Dobri Isak. Le groupe, d’allégeance serbe, est fondé en 1983 et ne compte qu’un unique album à son actif, Mi plačemo iza tamnih naočara (1986). Ce titre mystérieux à nos oreilles, pouvant se traduire librement par “Nous pleurons derrière nos lunettes noires”, vous donnera rapidement une bonne idée du son proposé par le groupe. Sans grande surprise, nous avons affaire à un post-punk aux influences gothiques très marquées. Exit la fureur de vivre, bonjour les rythmes lancinants, les percussions tribales et les voix sépulcrales. Les membres de Dobri Isak ont visiblement écouté beaucoup de Joy Division et de The Cure première période. En cela, ils étaient bien de leur époque, mais compte tenu de leur background particulier, ils avaient aussi bien du toupet et de l’originalité. Édité à seulement 100 copies à l’époque, leur disque avait fait grand bruit. Et au-delà de la curiosité, il vaut vraiment la peine d’être redécouvert aujourd’hui. En voici trois extraits : face à la chanson-titre assez pop, les deux autres, avec leur son brut et “sale”, nous évoquent un Siglo XX venu de l’est.

Harmonies fantômes

Un petit retour vers 2005 aujourd’hui, une époque pas si lointaine où le rock à tendance eighties faisait son énième “grand retour”. Nous découvrions alors stellastarr* (l’étoile fait partie intégrante du nom), un quatuor de New York qui, contrairement à ses compatriotes Strokes, ne faisait pas dans le rock garage mais plutôt dans la new-new-wave mélodique. Formé en 2000, le groupe avait déjà fait paraître un premier effort éponyme en 2003. Harmonies For The Haunted (2005) eut davantage de résonance et permit au groupe de tourner avec les gloires plus ou moins éphémères du moment (Editors, The Killers). Fort de ses influences, stellastarr* risquait fort de devenir la saveur du mois… ce qu’il fut malheureusement. Après quatre ans de silence, le troisième album de la formation, Civilized (2009), connut un succès plutôt limité.

Si Harmonies For The Haunted est bien trop inégal pour être un chef-d’œuvre, il possède cependant un charme certain. L’évanescence fantomatique de sa pochette et son titre très XIXe siècle introduisent une dimension poétique plutôt originale à la musique de stellastarr*. Car si quelques pièces de l’album penchent définitivement vers le rock, la majorité de ses ambiances distille une nostalgie romantique qui n’est pas sans rappeler les meilleurs moments d’Echo And The Bunnymen ou d’A Flock Of Seagulls. L’influence de ce dernier groupe se faisait d’ailleurs sentir jusque dans la coupe de cheveux du chanteur ( !) et ses envolées vocales gothico-kitsch, très théâtrales. Les pièces Lost In Time et Love And Longing, avec leurs paroles bien chargées en sémantique (la pluie, la nuit, le rêve, le temps…) sont particulièrement représentatives du côté planant et lyrique de stellastarr*. Le single Sweet Troubled Soul, quant à lui, propose une ligne de guitare rentre-dedans assez irrésistible, assortie de lyrics à propos d’une “summer child all dressed in black“. Ne vous avait-on pas dit gothique ET romantique ?

B-Sides For The Masses

Pour les véritables fans d’un groupe, chaque rareté, curiosité ou exclusivité représente toujours une aubaine… et Dieu seul sait combien de fans hardcore compte Depeche Mode. Depuis ses débuts, la légende new wave ne ménage pas ses admirateurs en multipliant collections d’inédits, rééditions spéciales, enregistrements live perdus ou retrouvés : des petits bijoux qui ne ménagent ni la patience du chercheur passionné, ni son portefeuille ! Si parfois ces “primeurs” n’apportent rien de bien essentiel à une œuvre déjà archi-connue, on peut toutefois y dénicher quelques pépites. Ainsi les b-sides de ce que l’on pourrait nommer la “première période” du groupe, celle d’avant la déferlante commerciale de Music For The Masses (1987).

Au début des années 1990, Depeche Mode et Mute Records ont eu l’excellente idée de rééditer tous les singles du groupe depuis Speak & Spell (1981) jusqu’à Black Celebration (1986) en trois magnifiques coffrets au design ultra minimal. Chaque chanson est présentée de façon autonome comme à la grande époque du 45 tours, avec pochette d’origine et bien entendu (et c’est le plus intéressant) b-sides et autres remixes  : des titres inédits et généralement très peu connus qui oscillent entre l’anecdotique et le franchement enthousiasmant. Nous avons choisi de vous en présenter trois aujourd’hui. Le premier, Ice Machine, est l’unique b-side de Dreaming Of Me, single initial du groupe. Cette mélopée littéralement glacée, avec ses rythmes crépusculaires et ses entêtants arpèges de notes hypnotiques, est un exemple de cold/minimal wave pur jus – et l’une de nos préférées sur les planchers de danse. Beaucoup plus pop, (Set Me Free) Remotivate Me et Flexible, sont tout aussi accrocheuses et dansantes – et bien plus kitsch – que leur a-sides respectives (Master And Servant et Shake The Disease).

Les trois Box Set originaux des singles de Depeche Mode sont aujourd’hui épuisés, mais ont toutefois été réédités et agrémentés de trois autres volumes couvrant les extraits des albums suivants jusqu’à Exciter (2001). Puissent-ils vous permettre de revisiter quelque peu une œuvre énorme qui, malheureusement, se limite bien trop souvent à une poignée de classiques entendus parfois jusqu’à la nausée…

Retour vers le futur

Fouillons aujourd’hui dans nos vieilleries pour exhumer l’un de nos classiques, sinon NOTRE classique, qui nous accompagne sans relâche depuis plus de dix ans : j’ai nommé Time d’Electric Light Orchestra. Paru en 1981, le dixième album du super-groupe britannique mené par l’homme-orchestre Jeff Lynne est une très ambitieuse œuvre de science-fiction, un fantasme synthétique autour de l’année 2095. Après des débuts marqués au sceau du rock progressif puis un triomphe disco à la fin des seventies, Lynne succombait désormais aux rutilants attraits des claviers : Time l’album-concept fut un succès commercial – malheureusement le dernier pour le groupe, qui périclita dans les années 1980.

Avec sa pochette bien datée et ses abus volontaires de synthétiseurs sucrés, Time a objectivement un peu vieilli… Mais heureusement, sous les couleurs de l’enrobage demeurent les indéniables qualités mélodiques des compositions de Lynne. Saturé d’effets sonores, de bruits de machines et de voix robotiques, l’album est une odyssée à la gloire de l’amour dans les temps futurs. Encadrées comme il se doit par un Prologue et un Epilogue, onze chansons nous proposent toutes les humeurs : élans romantiques façon crooner (The Way Life’s Meant To Be, Rain Is Falling), plages atmosphériques (Another Heart Breaks), mais surtout pop songs futuristes bien entraînantes se retrouvent au menu.

Années 1980 ou pas, Electric Light Orchestra (ou ELO pour les intimes) a hérité de sa grande époque progressive un goût certain pour la luxuriance. Time fait ainsi le plein d’arrangements musicaux extrêmement chargés, souvent (il faut bien le dire !) d’un kitsch consommé, mais toujours hautement inventifs. Des envolées glam de Yours Truly, 2095 à l’obsédant riff de synthé de Here Is The News, nos trois sélections ci-dessous font amplement le plein de sonorités “spatiales”. Notez également une curiosité piquante, le refrain de Hold On Tight (le hit de l’époque), qui se décline… en français ! “Accroche-toi à ton rêve” nous suggère Jeff Lynne, et succombez au charme de Time !

Rock de velours

On ne présente plus Todd Haynes, l’un des réalisateurs chouchous du cinéma indépendant américain qui, en cinq films, s’est bâti une œuvre profondément originale et exigeante aux multiples influences. Son talent protéiforme ne s’épanouit cependant jamais autant que lorsqu’il parle de rock’n'roll. Impossible d’oublier le génie narratif proposé par I’m Not There (2007), où les multiples incarnations de Bob Dylan se retrouvaient figurées par six acteurs différents et autant de mondes fantasmagoriques. Cependant, notre œuvre favorite demeure incontestablement l’étincelant Velvet Goldmine, sous-estimé a sa sortie en 1998, film-culte depuis.

Tirant son titre d’un b-side de David Bowie période Ziggy Stardust, le film s’attache à décrire de manière éclatée le “rise and fall” de deux stars du glam rock, Brian Slade (interprété par Jonathan Rhys-Meyers) et Curt Wild (Ewan McGregor). Officiellement fictives, ces figures n’en empruntent pas moins la majorité de leurs traits à Bowie et Iggy Pop. À la fois vertige narratif et délire visuel, Velvet Goldmine fait le portrait d’une folle époque de la vie rêvée du rock : pari totalement réussi pour le volet cinéma, mais aussi pour l’aspect musique, sur lequel nous nous penchons aujourd’hui.

La bande originale du film est en effet un superbe patchwork fidèle à l’esprit non conventionnel de Haynes. Il ne s’agit pas ici de simplement présenter un “best of” de l’ère glam, même si certains incontournables répondent présent : Brian Eno (Needle In The Camel’s Eye), Roxy Music (Virginia Plain), T. Rex (Diamond Meadows) ou Lou Reed (Satellite Of Love). Le grand absent ? Bowie bien sûr, qui aurait (selon la légende) refusé de prêter ses pièces afin de pouvoir les consacrer ultérieurement à un projet plus personnel. Outre ces classiques, le disque propose également reprises et compositions originales, ce qui est d’autant plus précieux. Placebo nous offre ainsi sa version de 20th Century Boy de T. Rex et Teenage Fanclub, une autre mouture de Personality Crisis des New York Dolls. Shudder To Think, Grant Lee Buffalo et Pulp s’amusent quant à eux à écrire d’irrésistibles pastiches dans le plus pur esprit glam (Hot One, Ballad Of Maxwell Demon, The Whole Shebang et We Are The Boys).

De plus, deux “super-groupes” inédits ont été formés le temps de l’album. Sous le nom de The Venus In Furs (clin d’œil appuyé au Velvet Underground) se cachent ainsi Thom Yorke et Jon Greenwood (Radiohead), Paul Kimble et Andy McKay (Roxy Music) ainsi que Bernard Butler (Suede) : excusez du peu ! Dans le rôle du groupe fictif de Brian Slade, ces joyeux compères reprennent 2HB, Ladytron et Bitter-Sweet de Roxy, et offrent le micro à un Jonathan Rhys-Meyers en voix pour refaire du Brian Eno (Baby’s On Fire) ou offrir une splendide relecture des plus obscurs Steve Harley & Cockney Rebel - le numéro de Tumbling Down constitue d’ailleurs l’une des plus belles séquences du film. Enfin, le fameux Ron Asheton des Stooges se retrouve à la barre de Wylde Ratttz, “faux” groupe du “faux” chanteur Curt Wild. En bon clone d’Iggy, Ewan McGregor s’attaque au classique T.V. Eye avec force hurlements et guitares tonitruantes comme il se doit.

Tous ces titres, enregistrés spécialement pour la bande originale de Velvet Goldmine, constituent autant de pépites quasi introuvables qui feront la joie des véritables fans de glam. Inspirez-vous de la pochette du disque et faites-les jouer “at maximum volume” !