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Allemagne de cuisine

Penchons-nous aujourd’hui sur une petite curiosité montréalaise qui, malheureusement, n’a jamais réellement dépassé les cercles de l‘underground farfelu. Au tournant des années 2000, la musicienne Krista Muir crée son alter ego coloré Lederhosen Lucil, fausse tyrolienne avec tout le décorum approprié : bretelles, tresses défiant la loi de la gravité et accent germanique de circonstance. Suivront une poignée de singles et deux albums complets, Hosemusik (2002) et Tales From The Pantry (2003). Depuis, (presque) rien, même si selon le site web officiel de la chanteuse, celle-ci serait toujours en activité – sous son ancien pseudonyme ou son vrai nom.

Bien entendu, à l’époque, la scène musicale montréalaise était peut-être encore quelque peu confinée. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de penser que si le son absurdement réjouissant de Lederhosen Lucil s’était pointé cinq ans plus tard, le retentissement aurait été bien plus grand. Car aussi simplissime et fauché qu’il peut l’être, un album comme Hosemusik respire la fraîcheur et l’inventivité. Muir propose treize chansonnettes aux influences aussi variées que le ska sympathique (Automatic Weapons Of The World), le groove urbain mâtiné de couplets r’n'b (All Good Scabs), ou l’électro-dance “dedicated to the Pet Shop Boys” (Molasses Trip). Ces comptines acidulées marquées par des claviers enfantins bénéficient de plus d’arrangements d’une simplicité désarmante mais toujours pleins d’humour, ainsi que d’une panoplie de sons marrants à la limite de la justesse dans le plus pur esprit “DIY”.

La musique de Lederhosen Lucil est également une preuve de plus qu’être indie ne signifie pas obligatoirement afficher une attitude “prise de tête”. Le son est ici joyeusement pop, extrêmement accrocheur, et dépasse rarement les 2 min 30 : une énergie de punkette gentille qui s’exprime bien dans les  trois chansons que nous vous présentons aujourd’hui. En ce qui nous concerne, c’est le charmant côté “chipie” de la chanteuse qui nous plaît le plus et trouve sûrement son accomplissement dans la très riot grrrl You Suck, conclusion bien rigolote de Hosemusik.

Montréal 1978

Restons dans notre chère ville tout en remontant un peu dans le temps avec un petit portrait de figure aussi importante qu’aujourd’hui confidentielle : j’ai l’honneur de nommer Lewis Furey, chanteur, compositeur, multi-instrumentiste, metteur en scène, acteur et pygmalion essentiel au Montréal bilingue joyeusement créatif des années 1970. Outcast intello raffiné au sein d’une époque militante, Furey peut se targuer de récolter trente ans plus tard la rançon de sa gloire. Ses enregistrements, quasi introuvables, excentriques au possible, n’ont pas pris une ride : singuliers et extravagants ils étaient, singuliers et extravagants ils demeurent.

Né en 1949, Furey est tout d’abord un petit prodige du violon, qui se produit avec l’Orchestre Symphonique de Montréal à l’âge de onze ans. Après des études classiques, il se tourne vers la musique pop en 1974. Suivront trois albums solo : Lewis Furey (1974), The Humours Of Lewis Furey (1976) et The Sky Is Falling (1978). Ces disques, qui tournent autant au Québec que de l’autre côté de l’Atlantique, lui valent bientôt une pléthore de fans français qui se réjouissent encore régulièrement sur le Net. Malheureusement pour eux et pour nous, ces albums seront les derniers, Furey se tournant rapidement vers la musique de films et la mise en scène. Cette nouvelle carrière cinématographique se révèlera cependant plutôt houleuse. Fantastica (1980) de Gilles Carle – comme acteur -  et Night Magic (1985) – comme réalisateur – sont deux exemples d’œuvres ambitieuses mais manquées, malgré les luxueuses musiques cabaret-burlesque de Furey. Le metteur en scène sera plus inspiré au théâtre en signant l’une des plus éclatantes moutures du classique opéra rock Starmania en 1993-1994.

The Sky Is Falling est le seul album solo de Lewis Furey que nous possédons en version CD. Cette magnifique œuvre théâtrale possède indéniablement une certaine décadence propre à son époque. Immédiatement, l’auditeur sera frappé par l’opulence des arrangements : instrumentation symphonique, chœurs de haute voltige, voix affectée à la Bowie/Lou Reed, et paroles sexuellement chargées. Cette ostentation, héritée sans nulle doute de l’éducation classique du créateur, confère à de petites ritournelles pop une somptuosité surprenante. Conçus comme de petits opéras de poche, les trois titres que nous vous proposons sont de bons exemples du talent protéiforme de Lewis Furey : une preuve de plus que la véritable richesse bizarroïde, contrairement au conformisme hype, vieillit comme le bon vin.

Lost in Space

Profitons du froid mois de décembre pour exhumer de nos tiroirs brit-pop une très joyeuse formation, Space. Le son du groupe anglais, actif de 1993 à 2005, n’a jamais réellement réussi à traverser l’Atlantique… what a shame ! Car aux côtés des Supergrass, Blur et autres Super Furry Animals (autres combos britanniques de la même période ayant connu passablement plus de succès), Space remporte assurément la palme du plus loufoque, et presque sûrement celle du plus sympathique. De leurs trois albums studio, nous avons le plaisir d’en posséder deux : Spiders (1996) et Tin Planet (1998) – l’ultime Suburban Rock’n'roll (2004), échec sans appel, étant nettement moins fascinant. Comme leurs dates de sorties le prouvent bien, ces disques ont fait les beaux jours de la “grande” époque du brit-pop. Ils s’y rapportent évidemment, mais s’en éloignent peut-être encore davantage par l’avalanche pléthorique des influences musicales proposées.

Tout d’abord, le chanteur et guitariste Tommy Scott fera éclater à vos oreilles ébahies l’une des voix les plus méchamment british jamais endisquées : cet accent des bas-fonds de quelque quartier obscur pourra même vous rappeller ça et là les meilleurs élans de Johnny Rotten. Le registre musical, quant à lui, s’étend du brit pop mignon à un son totalement échevelé à tendance glam, en passant par des morceaux punk gentil mais toujours théâtraux. Ajoutez à la recette certaines expérimentations électro-rave ( !) et un attachement évident pour l’intensité langoureuse des crooners les plus dégoulinants, et vous obtiendrez un cocktail détonnant façon soundtrack kitsch. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce patchwork rétro fonctionne à cent à l’heure et établit sans conteste Space comme l’un de nos feel-good-groups favoris. Découverte et attachement garantis avec trois (très) petits exemples de ce que ces énièmes excentriques anglais vous proposent : redoutables élans symphoniques de Me And You Vs The World, humour déjanté de Kill Me et romantisme “franksinatresque” de The Unluckiest Man In The World.

Sucrés synthés suédois

ET002_cvr_300Nous vous parlions récemment de Tobias Bernstrup, dernier avatar en date de la longue lignée des chantres suédois de la pop synthétique : une tradition qui, comme nous le mentionnions il y a presque un an à propos de Melody Club, semble remonter aux beaux jours du disco. L’artiste est édité sur le même label qu’Agent Side Grinder, Enfant Terrible, charmant pourvoyeur de primeurs pour ce blogue. Son nouveau EP s’intitule 1984 et comporte quatre titres, dont la déjà connue Enemies Of The Earth dans une version plus lente. Quatre titres, quatre modèles du genre : aussi sucrée que votre taux de diabète le permet, la musique de Bernstrup incarne le rêve parfait de tous les dancefloors de ce monde. Impossible de résister à ces beats terrifiants d’efficacité, catégorie plaisirs coupables.

Vous vous ennuyiez de la “power new wave” du début des années 1980 et de ses chanteurs aux voix cristallines ? Nous trouverez en Tobias Bernstrup le digne héritier des Marian Gold (Alphaville) et autres Morten Harket (A-Ha). Ces vocalistes venus du froid partagent un même sens de la mélodie et un même amour des effets, disons… “expressifs”. Ruptures rythmiques, chœurs féminins enflammés et cascades de notes synthétiques parsèment en effet 1984 pour la plus grande joie de ceux osant proclamer leur amour pour un certain eurotrash de qualité. “Klaus Nomi des années 2000″ selon son label, Bernstrup puise ainsi avec plaisir dans les plates-bandes du dance des trente dernières années, nettement pour le meilleur. En voici deux exemples (en écoute seulement) : 1984 bien entendu, et la bien nommée Data Love. Jouissance assurée pour les amateurs.

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Tobias Bernstrup – 1984 [3:52m]

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Tobias Bernstrup – Data Love [3:39m]

Enfin toutes folles de lui

patrick et les brutesIl y a plus d’un an, nous avions fièrement partagé sur ce blogue quelques titres issus du démo d’un nouveau combo rock-glam-punk de Montréal, Patrik et les Brutes. Si le groupe demeurait inédit, ce n’était pas le cas de la flamboyante personnalité de son chanteur Plastik Patrik, performer pailleté, DJ légendaire et adorable star du nightlife local. La mauvaise nouvelle du jour, c’est que nous ne serons plus (quasi) les seuls à promouvoir l’énergie musicale de Patrik et les Brutes… car la bonne, c’est que vous pouvez maintenant tous vous procurer leur premier album, en magasin depuis mardi dernier !

Toutes les filles sont folles de moi, une affirmation ô combien réaliste lorsqu’on s’appelle Plastik Patrik, c’est le titre alléchant de cette galette élégamment habillée de rouge, noir et blanc (tout pour nous plaire). En compagnie de ses fidèles Brutes, le chanteur à la perruque platine nous propose enfin onze titres généralement survoltés. Nous avons ainsi autant le plaisir de retrouver les  “classiques” de notre démo original dans de nouvelles versions clean cut que certaines autres chansons, découvertes et appréciées en spectacle depuis des années. À l’image de son créateur, ce premier disque marie ses textes ludiques à un enthousiasme punk old school et à sensibilité pop indéniable. Essayez de résister au charme de Pauvre Bélinda, de La Femme de ta vie ou de la chanson-titre pour voir !

Patrik et les Brutes lancent Toutes les filles sont folles de moi ce jeudi 19 novembre à la SAT (1195 boul. St-Laurent à Montréal).

5 à 7 et performance qui promettent d’être mémorables… entrée libre !

En guise de cocktail apéritif, voici le premier single de l’album, le très sucré Chez Candi. Vous pouvez obtenir plus d’infos et visionner le clip sur le site de Spectra Musique.

Sexe, caféïne et rock’n'roll

36669_1Xavier Caféïne, l’un des fleurons de notre scène rock québécoise, a lancé la semaine dernière son deuxième album solo intitulé Bushido. Soulignons cette parution avec un petit retour dans le temps, à une époque pas si lointaine où, soi-disant, le rock était mort. Vous souvenez-vous de l’an 2000 ? À l’ère du règne du rap/hip-hop et du techno/dance, Xavier portait déjà très haut ses emblèmes garage, punk et glam. Il était plutôt unique en son genre… et nous, on était déjà fans. Fort de son premier album Mal éduqué mon amour (1997), Caféïne, qui était alors un groupe, proposait une énergie tout à fait rafraîchissante et des concerts, pailletés et sauvages, assez inoubliables.

L’objet de notre intérêt présent est le second album du groupe, le bien nommé Pornstar (2000). Ce disque, qui avait “bénéficié” d’un marketing très discret à l’époque, est totalement méconnu : un petit scandale auquel nous nous apprêtons à remédier aujourd’hui ! Pornstar est à plusieurs égards, un album de transition pour Xavier et sa bande. Mal éduqué mon amour, qui était entièrement en français, était parfait pour les partys de cégep made in Quebec ; son successeur serait bilingue et revendiquerait un son trash festif davantage anglo-saxon. On pense immédiatement aux New York Dolls, qui n’auraient aucunement renié une pochette rose bonbon où le chanteur apparaît nu recouvert d’une peau de léopard. Bien entendu, la production était totalement fauchée, mais elle sonne encore aujourd’hui comme une tonne de briques.

Pornstar propose neuf titres particulièrement bruyants, totalement irrévérencieux, définitivement glam rock. Sur l’ensemble, trois chansons demeurent dans la langue de Molière : outre une langoureuse déclaration d’amour à la clope (Cigarette), on y retrouve l’attrayant Hymne à la mort, joyeux poème sur un thème pas très joyeux, le suicide. La chanson-titre de l’album, quant à elle, affiche des paroles hilarantes ainsi qu’une énergie plus que communicative – gracieuseté d’un piano et de guitares enragées. Pour terminer, amusez-vous à décrypter le texte référentiel de la perle pop qu’est Wow  : on y croise autant les idoles Billy Idol et Iggy Pop que les moins regrettés Dead or Alive. So rock’n'roll is dead ? Pour Caféïne en 2000, pas vraiment on dirait.

Damned don’t cry

121084Les légendaires The Damned sont connus comme l’un des groupes fondamentaux du punk, c’est-à-dire de la première vague originale britannique du mouvement, celle de 1976. Au sein d’une période caractérisée par son urgence, ils ont même été les premiers à enregistrer un single, le fameux New Rose : tout un exploit pour des groupes généralement formés la veille, aux capacités musicales souvent très limitées, et dont l’essence même était d’être allergique à toute forme de contrat ou d’establishment ! S’en suivirent plusieurs classiques du genre comme Neat Neat Neat. Tout comme la plupart de leurs collègues punks dont la carrière dura plus d’une saison, le son de The Damned évolua rapidement, tirant parti de multiples influences sixties, glam (ils étaient  de la dernière tournée de T. Rex/Marc Bolan) ou théâtrales.

À la toute fin des années 1970, le groupe fut également l’un des premiers à afficher (et revendiquer) le son et l’attitude gothique. Bien plus doué pour les vocalises gracieuses et sépulcrales que pour les éructations propres au punk, le chanteur Dave Vanian arborait sur scène tous les attributs du parfait vampire : dentelles et jabots, impressionnante chevelure bicolore et maquillage de circonstance. La musique (gracieuseté des célèbres Captain Sensible et Rat Scabies, respectivement guitariste et batteur) était à l’avenant, mais elle ne fit que se raffiner avec les eighties et des disques tels que The Black Album (1980) ou Strawberries (1982).

damnedphansmallSouvent séparé, continuellement reformé, parfois sans maison de disque mais toujours culte, The Damned a également enregistré une pléthore de singles étranges éparpillés sur de nombreuses compilations. Voici quatre coups de cœur indéniables, qui surprennent toujours autant par leur profonde originalité. Si la tonitruante Nightshift apparaît à plusieurs égards héritière du punk, ses élans rockabilly trash à la The Cramps introduisent bien les plus étranges Edward The Bear et la splendide Eloise. Cette dernière chanson est l’étonnante reprise d’une ballade des années 1960 signée Paul Ryan : The Damned en livre ici une interprétation haute en couleur, à la fois symphonique et atmosphérique, submergée par le chant quasi héroïque de Dave Vanian. Cette pop échevelée, qui va bien au-delà des étiquettes de genre, c’est également celle de Grimly Fiendish, un titre gothico-ludique dont l’instrumentation particulière (claviers en folie, trompette claironnante) ne peut que susciter l’enthousiasme – nous vous en proposons ici le Spic’n'Span Mix, une curiosité séduisante.

Post-punk, tendance chic

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Un peu de post-punk bien glacé pour terminer le mois de juillet aujourd’hui, avec l’un de nos favoris Magazine. Dans ce cas précis, l’expression “post-punk” est réellement à prendre au pied de la lettre puisque ce groupe fut fondé en 1978 par Howard Devoto, ex-Buzzcocks. Visiblement déjà lassé de la furie punk en 1977, Devoto quitte son groupe initial pour prendre une année sabbatique ( !) et revenir avec un nouveau véhicule musical autrement fascinant. Magazine sera en activité jusqu’en 1981 et produira quatre albums, plus un live et un peel sessions, dans la grande tradition se son époque.

Malgré son importance, la carrière du groupe demeura généralement au sein de l’underground. Aucun hit donc pour Magazine, à l’exception peut-être de leur single d’introduction, l’énervé Shot By Both Sides. Dès le premier album Real Life (1978), Devoto, accompagné du guitariste John McGeoch (qui officiera ultérieurement pour Siouxsie & the Banshees et PIL), s’éloigne du punk pour mieux explorer des avenues  froides et expérimentales. Le nouveau son est directement inspiré d’une certaine trilogie berlinoise concoctée presque au même moment par David Bowie : agressif mais sépulcral, lourd et lancinant, marqué par des pauses instrumentales que certaines n’hésiteront pas à qualifier de “progressives” ainsi que par des textures musicales surprenantes. Et la tendance n’ira qu’en amplifiant : si Real Life demeure une collection de titres plus ou moins accrocheurs et accessibles, les disques suivants Secondhand Daylight (1979) et The Correct Use Of Soap (1980) se révèlent encore plus recherchés avec leurs changements de rythme abrupts. Magazine propose ainsi un rock à la fois abrasif et sophistiqué, dont l’originalité lui assure une fraîcheur toujours d’actualité.

Voici pour preuve quatre titres tirés des trois albums sus-mentionnés, qui représentent bien les différentes facettes étranges de Magazine. Avec sa vélocité particulière, My Tulpa se permet de reprendre quelques cendres encore fumantes du punk, alors que The Great Beautician In The Sky surprend par ses rythmes presque forains. L’intense et tourmentée Permafrost est sûrement celle qui se rapproche le plus du son berlinois de Bowie, tandis que A Song From Under The Floorboards, avec sa belle mélancolie, offre des accents presque pop.

Music for strange glam fans

brian-eno-776684Dans le genre “éminence grise du rock”, difficile de faire plus essentiel que Brian Eno. Né en 1948, l’homme-orchestre a été tour à tour chanteur, claviériste, arrangeur, producteur et collaborateur de groupes aussi essentiels et variés que les Talking Heads, U2 ou Ultravox. Sa première incarnation artistique est évidemment glam  : en 1971, il se joint à la légende Roxy Music en tant qu’ingénieur du son et grand manitou du synthétiseur EMS VCS3. C’est alors l’époque du Londres à paillettes, où les précieux sons torturés du musicien (ainsi que ses extravagants costumes de scène !) font merveille. Un succès moyennement apprécié par le chanteur-diva Bryan Ferry… Après deux ans de collaborations houleuses, le divorce des deux “Briyans” est consommé et Eno s’installe en solo.

S’il est toujours encore très actif aujourd’hui, les années 1970 furent évidemment un terrain de jeu privilégié pour Brian Eno. De Londres, il passera notamment par l’Allemagne, cosignant avec David Bowie les étranges morceaux de la fameuse trilogie berlinoise (Low-Heroes-Lodger), et par New York, où ses expérimentations avec divers groupes du Lower East Side auraient donné naissance au mouvement no wave. Ajoutons également à ce palmarès un intérêt marqué pour une musique dite “savante”, minimaliste et exigeante, allant de l’ambient (le judicieusement intitulé Music For Airports en 1978) au classique contemporain (diverses collaborations avec Philip Glass). Bref, une carrière remarquable basée sur la recherche et l’avant-garde.

here_come_the_warm_jetsNous nous intéressons aujourd’hui au Brian Eno de l’après-Roxy Music, un musicien avide d’expérimentations mais toujours contaminé par l’étincellante pop glam de ses anciens comparses : cela donne le génial et tordu Here Come The Warm Jets, première parution solo de notre génie en cette belle année 1974. Féru d’expériences inédites, Eno fit le pari artistique de réunir autour de lui seize guests stars (dont des membres de King Crimson et évidemment de Roxy Music), tout d’abord choisis pour leurs “incompatibilités musicales” ( !) mais apportant chacun leur touche personnelle aux multiples couches sonores de l’album. Musicalement, c’est du glam, mais du glam terriblement expérimental. La voix du chanteur novice change de texture à chaque morceau et les textes, volontairement cryptiques, s’inspirent de l’écriture automatique. Here Come The Warm Jets est un disque fascinant, chef-d’œuvre pour les puristes mais aussi étrangement méconnu. Ce patchwork d’influences et de sons inédits n’a pourtant pas vieilli d’une ride : ovni musical en 1973, il l’est toujours plus de trente ans plus tard… Étrange entreprise que celle de faire un choix parmi les titres d’une oeuvre très entière, mais dont l’on retiendra pourtant la légèreté pop de Cindy Tells Me, l’étrangeté nasillarde de Baby’s On Fire, les rythmes disparates jusqu’au vertige de Dead Finks Don’t Talk ainsi que l’approche rock plus radicale de la chanson-titre.

Voici venir la nuit des longs couteaux

00731454843126_SDe toute la panoplie d’artistes issus de la francophonie, difficile de trouver une figure plus fédératrice que celle de Serge Gainsbourg. Serait-ce à cause d’une carrière légendaire étendue sur quarante ans, d’une démarche aussi séduisante que provoc’, ou tout simplement à cause d’un immense et plus que singulier talent ? Bref, tout le monde semble fasciné par la vie et l’œuvre du grand Serge, à commencer par les jeunes minets du rock anglais (en 2006 paraissait Monsieur Gainsbourg revisited, collections de reprises par Franz Ferdinand, Placebo et autres Jarvis Cocker) et le bédéiste Joann Sfar qui lui a récemment consacré son premier long-métrage (Serge Gainsbourg vie héroïque sortira plus tard cette année).

Des années 1950 à sa mort prématurée en 1991, le dandy sulfureux aura bien entendu connu diverses révolutions de personnalité. Certains se souviennent davantage du Gainsbourg des sixties, composant de manière compulsive des ritournelles aussi pop que désespérées, interprétées par lui-même ou offertes en pâture à toutes ces stars yé-yé bien trop naïves. D’autres ne se seront pas remis des provocations puériles et troublantes de Gainsbarre, terrible alter ego d’un chanteur qui, dans les années 1980, semblait se complaire dans la solitude, l’alcool et une certaine vulgarité people. Nous préférons quant à nous nous intéresser à un Gainsbourg particulièrement inspirant : celui des années 1970, qui en quelques albums-phare révolutionna la chanson française pour la faire définitivement basculer dans l’avant-garde.

L’objet de notre attention aujourd’hui est le choquant Rock Around The Bunker. Fils d’immigrés juifs ayant fui la Russie bolchévique en 1919, Lucien Ginzburg (de son vrai nom) a vécu la guerre, le Paris occupé, la fuite, les cachettes et les dénonciations. Ces profonds traumatismes lui inspirent en 1975 un album aussi enthousiasmant que terrifiant qui pousse la provocation à des sommets inégalés. Ne pouvant de par son histoire personnelle n’être taxé d’aucun antisémitisme, Gainsbourg se fait le porte-étendard de sa condition et accouche de titres particulièrement “limite” qui ne trouvent d’ailleurs preneur sur aucune radio commerciale. Rock Around The Bunker, ce sont dix chansons affichant une commune thématique nazie sous un angle humoristique décapant, une approche aussi rafraîchissante que dénonciatrice.

Forcé enfant de porter l’étoile jaune, Gainsbourg fait de ce symbole dégradant une étoile de “shérif”, jeu puéril et enfantin, dans l’entraînante Yellow Star. Les supposées bacchanales auxquelles se livraient l’armée allemande inspirent autant la chanson-titre de l’album qu’un fameux Nazi Rock. Finalement, le morceau le plus décapant serait peut-être S.S. In Uruguay, charge démente envers les anciens nazis confortablement éxilés dans certaines républiques d’Amérique latine. Rock Around The Bunker est ainsi fait : narrativement ironique et terrifiant, musicalement joyeux. Les historiettes nazies concotées par Gainsbourg se déroulent en effet sur fond de rock simple, classique et dansant, parsemé de choeurs féminins mélodiques et rigolos. Une production pop sous haute influence britannique offrant un contraste saisissant pour l’une des oeuvres  majeures de la décennie ’70, par l’un de ses créateurs les plus détonants.