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Archive for the 'Entrevues' category

L’Homme-machine

Après avoir été ces dernières années sous le charme d’Exposition partie 5 - que ce soit sur les planchers de danse de Cold War Nightlife ou dans nos écouteurs -, nous attendions avec impatience la parution annoncée d’une compilation de Philippe Laurent sur l’étiquette new-yorkaise Minimal Wave. C’est maintenant chose faite depuis la fin juin : l’album Hot Bip offre un premier aperçu de la création de ce musicien français, couvrant la période 1979-1988.

D’un éparpillement de cassettes faites maison, les neuf pistes choisies se transportent ici sur vinyle, remastérisées mais encore exhalant une indéfinissable qualité DIY : mélodies et bruits, rythmes et nappes sonores s’entrecroisent dans une proposition foncièrement éclectique. On passe des basses pulsées disco aux sons industriels, à l’orgue ou aux envolées harmoniques façon Kraftwerk, souvent au sein d’une même piste. La recette fonctionne et, bien que restant très accessible, permet à l’ensemble de s’éloigner quelque peu des sentiers battus, notamment en raison du caractère instrumental des oeuvres – d’avantage des “compositions” que des chansons. Nous nous sommes entretenus avec l’artiste.

Contrairement à plusieurs rééditions récentes de vinyles et cassettes oubliés de la décennie 1980, Hot Bip est essentiellement composé de matériel inédit. Comment avez-vous été approché par Minimal Wave pour ce projet ? Cette collaboration a-t-elle soulevé des défis particuliers ?

C’est une longue histoire. Veronica Vasicka du label MW est une véritable exploratrice. Elle m’avait contacté il y a déjà plusieurs années mais, dans les secondes qui avait suivi la réception de son premier e-mail, le disque dur de mon PC est mort prématurément et j’ai perdu son nom, son adresse e-mail et le nom de son label. Ensuite, infatigable, Veronica a finalement retrouvé ma trace et nous avons commencé à travailler sur le projet Hot-Bip.

Le défi a été de retrouver mes morceaux des années 80. Certaines versions originales avaient disparu ou se trouvent sur des bandes magnétiques 4 pistes dont je ne possède plus le magnétophone.

Vos pièces sont essentiellement instrumentales, et d’une facture formelle parfois presque classique. Avez-vous reçu une formation musicale académique ?

Je suis autodidacte mais j’ai passé beaucoup de temps à déchiffrer des partitions de Bach, Bartok, Mozart, Wagner et autres, pour comprendre leur travail.

En ce qui concerne l’aspect formel de mes morceaux, à mon avis cela est dû au fait que c’est une musique écrite et non improvisée. Les pièces avec voix sonnent aussi comme des musiques instrumentales car, quand j’ajoute des paroles, la voix est conçue comme un instrument parmi d’autres. Même dans les morceaux les plus minimalistes, il ne s’agit pas d’un texte accompagné d’un arrangement.

Ces deux traits musicaux font évidemment penser à Jarre ou Kraftwerk. Avez-vous d’autres influences plus obscures que vous souhaiteriez partager avec nos lecteurs ?

Aucune influence à chercher du côté de J.M. Jarre. Mon approche est différente. Il faudrait plutôt regarder en effet du côté de Man Machine de Kraftwerk, mais aussi du côté du Mandarin merveilleux de Béla Bartók ou de Machine danse de Pierre Henry, je crois. Il m’est difficile de définir mes influences car j’ai toujours essayé de me détacher des mouvances afin d’avoir une démarche originale.

La musique qu’on entend sur Hot-Bip couvre la période 1979-1988. Vous vous êtes par la suite éloigné quelque peu de la composition pour devenir d’avantage un artiste multidisciplinaire. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours, et – surtout – sur vos autres projets actuels ?

En réalité, je pense que je ne me suis jamais vraiment éloigné de la composition musicale. Ma démarche artistique multidisciplinaire est globale, mes réalisations visuelles et sonores sont liées. Si on a l’impression qu’à certaines périodes je me suis éloigné de la musique c’est certainement parce que j’ai toujours eu beaucoup de difficultés à trouver des labels pour produire mes enregistrements. La majorité des labels, même indépendants, se spécialisent dans une «catégorie» musicale et ne sont donc pas attirés par les compositions atypiques. Actuellement, je travaille sur des projets toujours aussi éclectiques.

La presse se plait à parler de la renaissance d’une “scène” synthétique, les étiquettes underground et soirées spécialisées se multiplient. Comment voyez-vous tout cela du haut de votre expérience de l’époque ?

Je suis ravi et je me sens totalement solidaire des gens qui organisent ces soirées à contre-courant. J’ai l’impression que les choses reprennent là où elles s’étaient arrêtées plusieurs décennies avant. J’espère aussi que les musiciens de cette scène électronique et expérimentale actuelle ne rencontreront pas la même hostilité et la même incompréhension, de la part de la presse musicale française notamment, que nous avons subi il y a une vingtaine d’années.

Hot-Bip est disponible sur vinyle et téléchargement auprès de Minimal Wave ; nous vous en proposons un extrait audio.

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Philippe Laurent – Système Clair

Entretien avec un Enfant Terrible

Autour de la sortie ce mois-ci du premier album de Milligram Retreat, Falun Gong (critique à venir prochainement), nous nous sommes entretenus avec le fondateur et tête dirigeante de l’étiquette Enfant Terrible, Martijn Van Gessel. Brève incursion dans l’univers de la musique d’avant-garde made in Holland.

Nous ne recevons que très peu de musique hollandaise, ici au Canada. Comment se porte votre scène locale ? L’opposition entre productions commerciales et indépendantes est-elle très marquée ?

Je suis actif dans le milieu de la musique depuis plusieurs années maintenant et j’ai collaboré à de nombreux projets, incluant mes propres productions. Évidemment, les univers musicaux que l’on pourrait qualifier de « commerciaux » et d’« indépendants » existent ici, mais je préfère ne pas utiliser ces termes… tout simplement parce ce que je ne m’intéresse généralement pas à ce que l’on nomme « l’industrie musicale » – que celle-ci soit considérée comme commerciale ou indépendante, d’ailleurs.

Selon moi, il y a très peu de personnalités ou d’événements réellement intéressants ici, et les publications musicales n’offrent que très peu d’espace à la musique qui m’interpelle.

D’un autre côté, certaines personnes, tout en travaillant de jour dans un emploi « normal », font partie d’un groupe, mettent sur pied une petite étiquette de disques, ou organisent de temps en temps un concert… comme moi. C’est un monde parallèle, particulier, dont la musique est totalement absente des médias traditionnels et grand public. L’industrie commerciale ignore-t-elle cette musique, ne veut-elle pas en entendre parler, ou bien est-elle incapable de l’écouter et d’en découvrir tous les talents ?

À mon avis, il y a un nombre très restreint de gens qui, avec un goût sûr et de l’audace, préfèrent travailler à faire connaître la musique plutôt que d’effectuer leur propre publicité personnelle.

Enfant Terrible se spécialise dans la découverte de nouveaux talents via la publication de compilations. Comment procédez-vous aux choix de vos artistes ?

Vous demandez au chef le secret de ses recettes ! Depuis aussi longtemps que je me souvienne, je suis à la recherché de nouveaux sons. Parallèlement, j’écris sur la musique depuis plusieurs années. Je suis évidemment tombé sur des groupes qui selon moi avaient un grand potentiel. C’est ainsi que j’ai commencé, et c’est toujours le principal moteur de mon travail avec Enfant Terrible : je découvre de la musique que j’aime, et j’ai ensuite envie de donner un tremplin à ces artistes.

L’année dernière, j’ai également commencé à élargir les horizons de mes activités en abordant d’autres domaines : les arts visuels, une émission de radio (Radio Resistencia) en collaboration avec Andreas (Lesbian Mouseclicks) et Peter (Sololust), avec qui j’ai aussi fondé un magazine (Traces – aussi avec Johan de Seja).

J’ai ainsi encore davantage de moyens de promouvoir la musique que je découvre. Enfant Terrible n’est plus « seulement » une étiquette de disques, mais une véritable plateforme et une source d’information musicale.

Votre étiquette se spécialise non seulement dans la musique underground, mais elle publie également exclusivement sur vinyle. Pourquoi le choix de ce support, et est-ce viable économiquement ?

Pour moi, un CD ne représente rien. Si la musique digitale – le téléchargement de MP3 -  est un « non-produit » absolu, le CD n’en est pas loin…Je n’ai jamais envisagé de produire de la musique sur CD. Je collectionne les vinyles depuis très longtemps.

J’ai n’ai réalisé qu’un seul CD, sûrement pour me convaincre que le produit pouvait se révéler satisfaisant si on en prenait vraiment soin. Et même si j’ai beaucoup d’affection pour la compilation en question (Radio Resistencia), je trouve le résultat mitigé…. Le format n’était définitivement pas le bon, un double vinyle aurait été meilleur. Mais on apprend toujours de ses erreurs, et on essaie de s’améliorer.

Je ne produis pas seulement des albums sur vinyle, mais des vinyles en éditions limitées, et même très limitées ! Certains labels font des réimpressions d’éditions soi-disant limitées lorsqu’un de leurs titres est épuisé, ce que nous ne faisons jamais : quand un album d’Enfant Terrible devient épuisé, c’est pour toujours.

Notre « réseau » de distribution à travers les magasins de disques indépendants rend également nos albums difficiles à trouver pour le commun des mortels. Ces « difficultés » sont voulues : je souhaite que les gens s’impliquent davantage dans l’achat de leur musique. Ces disques ne sont pas trouvables partout, ils s’adressent à un public spécifique. Vous devez être au courant, être un illuminati. Mais évidemment, j’essaie de promouvoir au maximum mes artistes. Tout le monde peut s’impliquer, il ne s’agit pas d’une secte fermée !

Si je n’ai aucunement l’intention de m’adresser à un public de consommation courante, je m’intéresse énormément à MON public, les gens qui me suivent, de véritables enthousiastes. Je suis également heureux d’avoir le support de ce réseau de boutiques indépendantes qui m’aident à pouvoir procurer ma musique aux bonnes personnes.

Quant à être économiquement viable…évidemment non, mais ce n’est pas non plus le but d’Enfant Terrible. Je souhaite créer de la valeur culturelle et non des valeurs marchandes. C’est pourquoi j’ai mon emploi de jour, tout en conservant Enfant Terrible comme « passe-temps » à temps plein…

Il est indéniable que les musiques électroniques minimales et DIY du début des années 1980 sont présentement à la mode. En plus des nombreuses rééditions des artistes de l’époque, certains groupes actuels s’inspirent de ce style au point d’adopter un son quasi identique… qu’avez-vous à dire sur cette tendance ?

Pour être honnête, je crois qu’une bonne partie de cette musique des années 1980 actuellement rééditée présente un intérêt plutôt limité… C’est d’ailleurs pourquoi j’ai choisi, malgré la demande d’un certain public, de ne pas vendre toutes ces rééditions dans ma boutique web. Je sélectionne plutôt certains disques particuliers, intéressants à cause de la musique elle-même ou parce qu’ils possèdent une vraie valeur de document ou de collection.

Selon moi chaque disque devrait avoir cette « valeur culturelle » – et j’insiste là-dessus parce que c’est une part fondamentale de mon travail. Enfant Terrible se concentre maintenant sur des artistes contemporains qui osent réellement, et non plus sur la « zone de confort » que peut représenter les sons électro-minimaux « classiques ».

Pour les pionniers, la question du genre ne se posait pas : ils créaient de la musique simple, avec des moyens de production limités. Les véritables paysages sonores m’intéressent plus que les chansons accrocheuses destinées aux planchers de danse.

Les musiciens qui ne font que copier vulgairement les sons typiques des 80’s n’ont aucun intérêt pour moi. Je recherche plutôt des groupes qui poursuivent la tradition des pionniers de l’époque tout en développant leur propre langage personnel… d’ailleurs très souvent inspiré par le monde d’aujourd’hui et par les moyens actuels de penser et de produire la musique.

Pour terminer, que nous réserve Enfant Terrible pour 2011 ?

Nous allons clore notre collaboration avec Trumpett en effectuant une dernière réédition de musique des années 1980. Enfant20 sera un second disque de Doxa Sinistra, la réédition sur vinyle de leur premier album « Via Del Latte ». Enfant Terrible aura ainsi réédité toutes les archives de ce label hollandais des années 1980.

Peut-être de nouvelles rééditions (par exemple dans la lignée des séries Spleen et Radionome) verront-elles le jour, mais je compte me concentrer davantage sur la production d’artistes contemporains et sur la découverte de nouveaux talents, ici en Hollande. Je souhaiterai surtout continuer d’élargir le « spectre sonore » d’Enfant Terrible – aussi bien dans l’expérimental que dans les sons plus pop. Au-delà de la musique à proprement parler, je planifie également des collaborations visuelles avec les artistes Renée Van Trier et Kelly Correll Brown.

En accompagnement musical à votre lecture, une chanson tirée du tout dernier 7″ édité par Enfant Terrible (Eindplaneet, 2010), un remix entraînant d’une piste de Staatseinde que nous vous avions déjà présentée ici.

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Staaseinde – Ruimtevaart Vooruit (Rude 66 Remix) [4:58]

Frank au pays des Soviets

Blackout Musique a aujourd’hui le plaisir de vous présenter une étiquette italienne récemment portée à notre connaissance, Mannequin. Conjuguant les fonctions de label et de mailorder, elle nous fait découvrir depuis 2008 les joies de la musique underground d’Italie et d’ailleurs en se spécialisant dans les genres cold wave, post-punk et autres minimal synth qui sont notre pain quotidien. Fidèles à l’esprit DIY, Mannequin nous propose des parutions au tirage ultra-limité pour collectionneurs avertis, le vinyle étant le support de prédilection.

Leur plus récente publication, disponible depuis le 10 octobre, est un album que se partagent deux formations au son complémentaire, Frank (Just Frank) et Soviet Soviet. Combinant des talents français et britanniques, les premiers nous proposent une cold wave fidèle tant à ses origines électroniques qu’à une urgence post-punk. Il s’agit d’un retour sur disque pour le groupe, qui a fait paraître plus tôt cette année un LP, The Brutal Wave, chez les habituels Wierd Records. Alors qu’une froideur à la The Cure prédominait sur ce premier essai, Frank (Just Frank) ont maintenant embrassé des sonorités sucrées plus pop qui ne sont pas sans rappeler un Étienne Daho.

Quant à Soviet Soviet, jeune groupe italien à la page, ils nous offrent un post-punk très sombre flirtant plus souvent qu’autrement avec le rock gothique. On pense évidemment à Bauhaus mais aussi aux plus expérimentaux Killing Joke  : murs de guitares distortionnées et voix torturées sont à l’avenant, jointes à une section rythmique agressive. Mannequin nous ont aimablement donné la possibilité de nous entretenir avec le groupe (merci à Alessandro Adriani pour la traduction à partir de l’italien !).

Votre communiqué de presse mentionne votre goût pour le son de la new wave italienne. Que pouvez vous nous dire sur cet héritage ?

Nous aimons profondément la musique produite durant cette période, même si nous ne l’avons surement pas “vécue”, étant tous nés dans les premières années de la décennie 1980. C’est un intérêt musical qui s’est récemment développé. Soyez sûrs que quelques-uns de ces sons analogues et poussiéreux des années 1980 sont très familiers à nos oreilles, mais de vivre ces années et d’avoir être submergés par ces sonorités… c’est quelque chose de complètement différent. L’intérêt et l’amour que nous avons pour plusieurs groupes des années 1980 nous ont cependant influencés indirectement et ont sûrement été une des raisons qui nous ont poussés à écrire nos propres pistes. Nous avons grandi en écoutant toutes sortes de musiques, mais ce son est celui que nous avons adopté en jouant ensemble. Ce n’était pas un choix conscient et planifié d’avance, c’était simplement naturel pour nous d’en arriver là : nous avons commencé à écrire l’esprit libre et sans a priori.

Et que pouvez-vous nous dire de la scène underground italienne actuelle ?

Il nous semble que la situation est en pleine ébullition. De nombreux groupes de talent jouent actuellement dans notre pays, et nous avons eu l’occasion et l’honneur de partager la scène avec certains d’entre eux. Plusieurs clubs accordent aussi plus d’importance à ce qui se fait dans l’underground, ce qui est très positif pour nous. Il y a aussi une attention particulière portée à certains aspects autrefois négligés, comme les DJs sets qui font maintenant partie intégrante de la programmation des spectacles. La scène musicale actuelle est très intéressante et en perpétuelle évolution.

Les musiques punk et post-punk ont une longue tradition d’engagement politique. Vous sentez-vous appartenir à cet héritage ?

Honnêtement, il n’y a aucune connexion entre notre musique et la politique. Nous avons nos propres convictions politiques, nos idées et notre vision personnelle de l’actualité de notre pays ; mais si nous sommes profondément intéressés par cet aspect des choses, nous efforçons toujours de bien distinguer politique et création. Il n’y a aucune prise de position dans nos paroles et nous ne supportons aucun parti. Soyez pourtant sûrs que nous n’en pensons pas moins et que nous ne négligeons pas non plus l’aspect critique.

Votre nom, Soviet Soviet, peut évidemment faire référence à la défunte URSS, mais également à la présence historique du communisme en Italie. Comment l’avez-vous choisi ?

Cette question revient souvent… Nous sommes bien sûr au courant de l’histoire des communismes soviétique et italiens, mais ces aspects n’ont jamais influencé notre choix de nom. Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, nous n’étions guidés par aucune idéologie politique. Ce nom nous est venu très spontanément, tout comme notre musique d’ailleurs. Nous aimions sa sonorité, tout simplement.

Et maintenant que vous nous avez alléchés avec cet EP, à quand un album complet ?

Merci ! Sans être sûrs de rien, nous espérons l’avoir terminé pour l’année prochaine. Nous travaillons sur du nouveau matériel et c’est un processus qui demande du temps et des efforts. Nous testons actuellement nos nouvelles compositions en studio et lors de concerts en Italie et en Europe ; il nous reste cependant beaucoup de travail à faire. Nous désirons en tout cas ardemment sa parution !

L’étiquette nous permet gracieusement de vous offrir deux pistes en écoute et en téléchargement. Quant aux fans collectionneurs de cold-wave/post-punk dernier cri, nous vous recommandons le disque disponible sur commande chez Mannequin, limité à un tirage de 500 copies en format 12″.

Philosophie musicale

n136879311597_5730Le groupe montréalais We Are Wolves nous revient ce mois-ci avec un troisième album, Invisible Violence. Un peu moins abrasive que les précédentes, cette nouvelle proposition marque un tournant davantage mélodique pour le groupe qui ne renie toutefois pas son son d’origine : guitares rock, synthétiseurs distortionnés et batteries hypnotiques sont toujours au rendez-vous. Pour souligner la parution du disque le 6 octobre prochain (sur l’étiquette Dare To Care), nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le chanteur Alexander Ortiz.

Évidemment, nous allons parler du nouvel album. C’est le troisième… comment pourrait-on le présenter ?

Son titre en dit long. Il y avait d’abord cette expression d’« invisible violence », un concept qui me travaillait l’esprit.

« Invisible violence » est un titre qui a d’emblée une portée philosophique. Il charrie inévitablement un cortège d’idées, de théories, d’images, de pensées…

C’est exactement ça. C’est un amalgame de différentes idées sur l’esthétique et la résonance littéraire, d’Antonin Artaud à Nietzsche. En fait, deux chansons sont directement liées à Georges Bataille, dans la pensée et même le choix des mots. D’abord Vague, sur l’idée de transgression, de tout pousser jusqu’au paroxysme de façon à créer toujours de nouvelles lignes de transgression : le concept de vague, donc. La chanson est en anglais et le mot « vague » peut aussi se comprendre en tant qu’ambigüité. La Rue oblique s’inspire de l’érotisme de la « petite mort », toujours chez Bataille : l’extase érotique en tant que finalité de l’être. C’est Foucault avec son Histoire de la folie, Artaud : quelle est la notion du jugement de Dieu, où il nous mène, pourquoi l’être humain veut constamment pousser ses limites et ainsi se retrouver « dans » la folie et pouvoir créer en se libérant des carcans établis.

Les autres titres de l’album font constamment référence à la violence de l’insomnie, qui a été pour moi une révélation. Après mes premières lectures de Michel Cioran vers 22 ans, j’ai commencé à faire de l’angoisse ! Je lisais aussi beaucoup de Bukowski et j’étais pas mal dans ce délire-là, l’idée de l’excès, de vouloir pousser les paramètres établis par la norme, un peu le cliché du jeune adolescent… C’est dans ce genre d’angoisse et d’insomnies que tu découvres des gens comme Cioran et Artaud.

L’album est donc totalement conceptuel à travers des références littéraires – non pas de fiction, ce qui est plus courant, mais d’idées.

L’invisible violence peut être beaucoup de choses. Ça ne se limite pas à la simple agression physique ou psychologique. Plein de choses me sont arrivées en même temps : j’ai eu un enfant – la fatalité et la mort se remettent en perspective – et je suis retombé dans mes lectures philosophiques. Je me suis donc retrouvé à écrire des textes influencés par tous ces courants de pensée.

Le premier single du disque s’intitule Paloma, le prénom de ta petite fille… Il contient aussi des paroles en espagnol.

C’est justement la chanson qui a le moins à voir avec cette idée de violence… Mais bon, pour moi, la mort, l’invisible, l’amour, la violence, c’est aussi un cycle où tout va ensemble. Paloma est la première chanson qui s’est établie d’emblée pour l’album. Je ne pouvais plus brancher ma basse pour ne pas réveiller le bébé, je l’ai donc composée à la guitare semi-acoustique, pas fort ! Ma fille réagissait, je disais son nom, et je me suis retrouvé à construire un texte. L’espagnol, ça me paraissait important. Même si mon français est tout ce qu’il y a de plus québécois, j’ai grandi avec mes parents en espagnol et je voulais tout de suite intégrer le rapport au langage en ce qui concerne ma fille.

En parlant de composition, comment approchez-vous la création ? Est-ce un travail de groupe ?

En général, comme chanteur, c’est moi qui compose les textes et les rythmes, des idées de base que je propose aux autres qui réagissent et ajoutent des parties au fur et à mesure. Je construis des chansons tout ce qu’il y a de plus simples avec des vieux drum machines.

Des modèles favoris ? Pour les amateurs de synthétiseurs analogiques qui nous lisent…

Le drum machine est un vieux Ace Tone qui appartenait au père de ma blonde. Sinon, je viens de m’acheter un Wurlitzer, et il y a mon vieux SH-1000 que j’ai toujours bien aimé… Mais pour cet album, on a vraiment utilisé énormément de synthétiseurs. On s’est permis des petits côtés émotifs – pour ne pas dire cheesy -, on s’est éclatés avec les pads et les séquences à l’eau de rose. Le ARP Solina nous a particulièrement épatés, un son qui nous évoquait immédiatement David Bowie et Ziggy Stardust.

Est-ce que les nombreuses tournées effectuées depuis la sortie de Total Magique ont influencé votre façon de composer ?

C’est peut-être les disques qu’on écoutait qui l’ont fait… Du John Lennon, le Plastic Ono Band, Leonard Cohen, j’ai redécouvert le vieux Indochine et Duran Duran : on n’a pas écouté d’électro qui « rentre dedans ».

Pourtant, depuis le deuxième album, de spectacle en spectacle, on sentait vraiment monter l’intérêt des médias, jusqu’à une sorte de « hype ». Cela a-t-il apporté du nouveau pour la réalisation du troisième album ?

Je crois que c’est juste une question d’environnement. Il y a certains groupes qui deviennent importants avec leur temps, qui ont une influence sur d’autres formations, qui en influencent d’autres à leur tour, comme un réseau. Mais on a eu accès à des bourses, et c’est la première fois qu’on a vraiment eu un studio pour enregistrer, avec un horaire pour les répétitions. Et on a travaillé avec Radwan Ghazi Moumneh (réalisateur et producteur d’Invisible Violence), qui vient d’une autre scène et qui a une toute autre approche de la musique. Il a joué avec des groupes punk hardcore comme The Black Hands ou Curst, et son projet personnel, Jerusalem In My Heart, est un des plus intéressants à Montréal selon moi.

Nous sommes à deux semaines du lancement d’Invisible Violence, comment vous sentez-vous ?

Nerveux, la pression monte. Il y a beaucoup de chansons à la guitare et comme je suis bassiste à la base, j’ai de nouveaux défis. J’ai très hâte de voir ce que les gens vont en penser, c’est album assez différent des deux précédents !

Pour vous donner un aperçu de ce qui vous attend, nous vous joignons le premier extrait Paloma, en écoute seulement (les liens vers les chansons ont été retirés sur demande).

We Are Wolves
Lancement le 15 octobre (supplémentaire le 16 octobre) au National (1220 Ste-Catherine E.), 18$
www.wearewolves.net


We Are Wolves – Paloma [4:40m]

Automelodi lance un disque

automelodi_ep_cover_art200 Avec une joie non dissimulée, nous apprenions récemment que l’une de nos formations montréalaises préférées était sur le point de lancer son premier EP. Automelodi, nouveau véhicule créatif de Xavier Paradis, déjà responsable de plusieurs projets musicaux au cours des dernières années, s’exprime maintenant avec le bien nommé Automelodi fait ses courses. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec Xavier, et vous présentons en primeur un excellent et contagieux premier extrait du disque, Schéma corporel.

Quelle est la genèse du projet Automelodi ?

Vers 2006, par une calme nuit d’été, je fus réveillé par des sons étranges provenant d’une autre pièce de l’appartement. Leur volume était plutôt modéré, si bien que pendant quelques minutes (ou plusieurs heures à l’échelle onirique) je suis resté endormi, croyant que ces sons – cette musique en fait – tapissaient les parois de mon rêve. Quand j’ai fini par me réveiller, constatant que ça n’avait pas cessé, j’ai décidé de me lever pour trouver d’où ce chant pouvait provenir. Voyant qu’une faible lueur provenait de la cuisine, je me suis dirigé dans cette direction et j’y ai aperçu sur le plancher une petite machine de forme cubique, à peu près de la taille d’un réveille-matin (je sais, je sais…). L’appareil semblait assez “hermétique”… deux ou trois diodes électroluminescentes qui clignotaient lentement et de façon plus ou moins aléatoire et asynchrone, témoignant d’un code auquel je ne comprenais rien, et aucun bouton ou interrupteur de quelque sorte. Cherchant à y voir plus clairement, j’ai allumé la lumière dans la pièce. La machine a disparu à ce moment (évidemment).

Malgré son côté furtif, cette machine réapparaît encore depuis ce temps à intervalles irréguliers, généralement la nuit. Elle chante à chaque fois un air qui semble inspiré par celui chanté lors de son apparition précédente mais qui n’est jamais pourtant identique.

C’est l’Automelodi.

Fin de la science-fiction cheap (pour l’instant).

Votre musique affiche clairement plusieurs influences “rétro” : quelle serait leur importance dans votre création par rapport à la recherche d’un son plus actuel ?

Bon, ça y est, ça va devoir être un peu long… Il est difficile pour moi de répondre à cette question sans d’abord demander “Qu’est-ce que le rétro exactement ?”… Par exemple, aujourd’hui, une quantité de musiciens qui se définissent comme pop/rock/indie baignent, voire même se noient dans des sonorités des années 60/70… il y a des cohortes de jeunes producteurs qui se plient en quatre (et ça ne me déplaît pas nécessairement…) pour sonner comme Brian Wilson en 1966… et pourtant dans ces cas personne ne pense plus à prononcer le mot “rétro”. On peut en déduire que, dans un contexte post-moderne, les idées et les sonorités des années 60 et (du début) des années 70 font maintenant partie d’un patrimoine quasiment indiscutable. Ça n’est toutefois plus le cas quand on touche à la fin des années 70 et aux années 80… soudain le terme “rétro” ressort. Je ne veux pas trop m’avancer dans le débat “historico-démographico-sociologique” (le mot composé est déjà interminable alors imaginez la discussion…) mais à mon avis, c’est en grande partie un phénomène de générations.

J’ai moi-même dans ma palette d’influences beaucoup de musiques des années 60 et 70 mais j’ai choisi de ne pas pour autant renier celles des années 80 parce qu’elles (entre autres) ont marqué mon enfance et ma jeunesse et me permettent de saisir une certaine pureté, une certaine “fragilité”. Cette notion est importante pour moi dans la musique et dans l’art en général. Dénuée de toute fragilité, la musique devient une sorte de “sport de performance” qui ne m’intéresse plus.

Un autre facteur qui fait qu’on nous attribue le terme “rétro” est peut-être ironiquement le fait d’utiliser des synthés, et pas nécessairement les plus neufs. Beaucoup de gens ont encore l’idée préconçue voulant que la musique électronique doit forcément se vouloir “très moderne” ou “futuriste”. Personnellement, mes dernières illusions futuristes relatives à la musique électronique se sont évanouies après les débuts de la scène techno/rave, vers la fin de la décennie 80, début 90… La “société des loisirs” n’est pas arrivée et nous ne sommes pas tous ensemble unis pour l’éternité à nous gaver de pilules du bonheur et à danser dans une station spatiale multicolore.

La musique électronique n’échappe pas à la rouille du post-modernisme et j’en suis très conscient. Automelodi ne cherche donc pas à faire “moderne”, “futuriste” ou “actuel”. À la limite, l’approche d’Automelodi est presque folk…en tant qu’auteur-compositeur, j’utilise des synthés et des boîtes à rythmes comme d’autres utilisent une guitare acoustique. C’est aussi pertinent… je sors dans la rue la nuit et j’entends l’onde en dents de scie d’un néon à moitié cassé qui brille au dessus de moi. Ce chant de l’enseigne néon brisée a pour moi la même fragilité, la même mélancolie que le son d’un vieux synthé mal accordé. Ça fait partie de l’environnement technologique plus ou moins “dysfonctionnel” dans lequel nous vivons et j’écris des chansons en utilisant certaines sonorités qui en témoignent. D’une certaine façon c’est très actuel… Cela dit, en même temps, l’idée de “sonner actuel” n’a pas vraiment d’importance à mes yeux. Je ne cherche pas non plus à reproduire une autre époque… Je préfère avoir une approche plus instinctive et libérée de ce genre de considérations. J’aime mieux passer mon temps à chercher des passages secrets entre les mots et les notes qu’à courir après le style musical officiel d’un présent qui sera déjà révolu quand vous aurez fini de lire cette phrase.

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La musique d’Automelodi présente une instrumentation à caractère très électronique. Est-ce un défi lors de la présentation en concert ?

Oui, surtout lorsqu’on cherche à créer des sonorités hybrides où les éléments “organiques” comme la batterie et la guitare doivent créer un agencement tissé serré avec les sonorités synthétiques. Pour des raisons pratiques, de plus en plus de musiciens électroniques choisissent d’utiliser un “laptop” sur scène. Personnellement, je ne suis pas attiré par cette formule…je trouve que malgré sa petite taille, l’ordinateur portable impose souvent l’idée d’un “écran” entre le public et l’artiste. Dès le départ, nous avons plutôt voulu créer une formule où l’électronique est présente de façon plus tangible sur la scène. Nous pouvons interagir avec les machines (synthé, boîte à rythmes/échantillonneur) qui fonctionnent en temps réel. Nous pouvons modifier certains réglages et oui, ces machines peuvent aussi “planter” (comme un guitariste peut casser une corde ou comme un batteur peut fendre une baguette). Nous ne cherchons d’ailleurs pas nécessairement à reproduire exactement sur scène ce que nous faisons en studio, peut-être parce que l’énergie de la musique électronique se canalise sur scène de façon différente.

Quelle est enfin la réalité d’un groupe émergent à Montréal ? Comment composer avec la publicité, la recherche de lieux de diffusion, la réalisation d’un album ?

Pour être franc, je suis de moins en moins à l’aise avec le terme “émergent”…ça sonne un peu comme un communiqué de la SOPREF circa 2001, et ça implique même parfois une certaine hypocrisie vaguement paternaliste voulant qu’un groupe ou artiste doit nécessairement vouloir “émerger”, telle une amanite phalloïde visant désespérément le yoni rédempteur d’un “grand public” standardisé. Pour répondre encore par une question, je pourrais demander “qu’est-ce que l’émergence au Québec ?… Participer un jour, plein d’espoir, aux Francouvertes, pour ensuite l’année suivante se retrouver à chanter un medley aux côtés d’un rejeton de Star Académie dans une émission à la “Belle et Bum” ? Le plus fou là-dedans, c’est de voir à quel point il y en a, des musiciens dits “émergents” qui ajustent leur musique et leur image pour pouvoir passer sous ce rouleau compresseur.

Oui, bien sûr, comme tout groupe ou artiste, Automelodi cherche à rejoindre un certain public… ça implique des gens à Montréal, mais aussi quelques-uns à Paris/Bruxelles/Berlin/New York/ailleurs et il faut inventer des façons de les rejoindre au-delà d’Internet. Dans cette optique, je dirais qu’on pourrait peut-être remplacer le terme “émergent” par “parallèle”. Automelodi fait de la “Pop parallèle”, peut-être même de la “Pop perpendiculaire”, tant qu’à citer mes paroles de chanson.

Pour ce qui est des enregistrements, jusqu’ici tout a été auto-produit. Dès mes débuts dans la musique dans les années 90 j’ai été attiré par la réalisation sonore (ce qu’on appelle communément le rôle de “producteur”). Mon cheminement a fait que je peux réaliser moi-même des projets comme Automelodi avec relativement peu de moyens techniques et un budget assez restreint. Avec l’aide de quelques précieux collaborateurs et en essayant d’utiliser de façon créative le peu d’équipement et d’espace dont nous disposons afin d’en tirer le maximum, il y a généralement moyen d’en arriver au son recherché.

Pour ce qui est de la publicité/promo/diffusion, je suis à un point où je préfère ne pas me prendre pour un super gérant tentaculaire… Je préfère garder les choses à échelle humaine, vendre les disques directement au public, etc. Ça peut aussi impliquer de jouer dans des salles plus modestes, mais avec des groupes et artistes qui nous plaisent vraiment, comme ce sera le cas lors du concert de lancement.

Automelodi en concert :

Xavier Paradis - voix / synthé / sampler / boîte à rythmes
Patrizio Rossellini - guitare / synthé
Guglielmo Testanera - batterie / synthé / voix supplémentaires

Le groupe lancera son disque ce samedi 4 avril 2009 au Green Room (5386 St-Laurent, Montréal).

Automelodi, Postcards et Bernardino Femminielli - de 20h30 à minuit.