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En noir et black

Nous vous avons déjà, à travers Soviet Soviet, Ancien Régime et Mushy, donné un aperçu de la scène underground italienne ; revenenons-y aujourd’hui avec une critique en avant-première du premier album de Der Noir, à paraître la semaine prochaine sur l’étiquette RBL Music Italia.

Portant bien son nom, le groupe nous propose une musique authentiquement gothique, rejoignant une certaine résurgeance du genre musical : parfois considérée comme ringarde dans les années 2000, la musique gothique, portée par les succès de nouveaux porte-étendards tels The Soft Moon, effectue en effet un retour en grâce récent aux yeux de la critique. Et si le genre avait, dans les années 80, souvent été associé à une esthétique romantique (les frontières avec la new wave ou les “nouveaux romantiques” sont d’ailleurs souvent floues), sa mouture 2010 est souvent froide, se réclamant des ambiances glacées de la cold wave.

Ces prises de position musicales et l’esthétique vaguement S&M réminescente de D.A.F. ne sauraient d’ailleurs étonner, les membres de Der Noir ayant tous officié au préalable dans des formations allant de l’industriel au black metal. Intitulé A Dead Summer, ce disque constitue ainsi une aventure résolument plus calme pour Manuele Frau (voix), Manuel Mazzenga (guitare & basse) and Luciano Lamanna (drum machines, synthétiseurs). Les pistes sont généralement composées sur un mode planant, exploitant des superpositions de nappes de synthétiseurs et de guitares noyées dans des effets de révérbération et de délai. Si elle est envoutante, cette production s’avère quelque peu uniforme, et si des pistes comme les intenses Private Ceremony et Stranger’s Eye ou la plus électronique Dead Summer ressortent du lot, d’autres telles Lontano Dalle Rive, Cosa Vedo ou Clouds of 86 manquent parfois d’énergie et personnalité.

S’il maitrise ainsi admirablement ses ambiances noires, le groupe pêche hélàs un peu par manque d’originalité, les références à Depeche Mode (période Exciter), Bowie (les rythmes hachés évoquant fortment Outside ou Heathen), The Cure ou tant d’autres étant parfois trop évidentes. Sachant toutefois bien s’entourer, le groupe a notamment requis les services de Newclear Waves (projet d’Alessandro Adriani, l’homme derrière Mannequin) et Mushy pour le premier extrait : quelques pulsations de synthétiseur bien placées et des voix fantômatiques donnent ainsi vie à Another Day, que nous vous offrons ici en téléchargement. Saluons également au passage la réalisation léchée employant entièrement de l’équipement analogique vintage, ainsi que l’esthétique de la pochette et son joli mannequin au contraste sans visage.

Électronique nordique

Des nouvelles de la Scandinavie pour ce début d’hiver ! Nos amis hollandais d’Enfant Terrible ont mis la main à la pâte pour nous concoter une courte compilation de cold wave dansante made in Suède. Svensk Bonnasynth, disponible sur un mini 12″ depuis la mi-novembre, réunit ainsi trois artistes que reconnaitront les connaisseurs au fait des compilations passées de l’étiquette (dont nous avons entre autres discuté ici). À raison de deux pistes par groupe seulement, ce petit sampler réussit l’exploit d’offrir une pallette de sons allant du plus pop au plus sombre tout en gardant une grande unité de ton.

Kord, en ouverture et en conclusion du disque, constituent la proposition la plus ouvertement dansante : drum machines bien en évidence, mélodies accrocheuses et vocoder s’allient pour  créer un son new wave  qui touche presque au disco. Si l’influence d’Alphaville se fait sentir sur I, Sexuality, c’est un minimalisme à la New Order, répétitif mais obsédant, qui donne son énergie à Dr. Svend (offerte en écoute). Monster Apparat suivent avec un son décidément plus robotique, typique de la mouvance minimal wave des dernières années. Leurs pistes sont baties autour d’un squelette épuré basse/percussions auquel s’ajoutent plusieurs sons et bruitages variés, accompagnés de voix en arrière-plan révérbérées. Des deux pistes se démarque particulièrement Music Is Art, Not Fashion avec ses paroles scandées avec une agressivité tendant vers le punk. Les deux chansons au centre du disque (organisé en cercles concentriques) sombrent quant à elles dans le gothique électronique lent et lancinant de Adolf Filter. Klyftan Stor n’aurait pas fait tâche sur Black Celebration de Depeche Mode alors que Cherbar s’apparente à du Kraftwerk vieilli en crypte. L’esthétique et la noirceur sont d’une épuration classique : des trois groupes, c’est celui qui se rapproche le plus des habitudes plutôt dark d’Enfant Terrible.

D’un tirage limité à 320 copies, le disque est maintenant en un mois presque épuisé. Nous conseillons aux amateurs de se dépécher avant que ne disparaisse cette belle occasion de découvrir des sons nordiques underground : un territoire peu exploité où Svensk Bonnasynth s’inscrit en héritière de compilations classiques telles Maskindans.

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Kord – Dr. Svend

Amour, art et beauté

Le Festival du Nouveau Cinéma, buffet de grands noms mais aussi de trouvailles inusitées,  nous permet année après année de découvrir de véritables merveilles. En octobre dernier, l’une de ces pépites se nommait The Ballad of Genesis and Lady Jaye. Premier long-métrage documentaire de la toute jeune Marie Losier, le film est consacré à une figure fascinante : Genesis P-Orridge, artiste “total” et totalement expérimentalo-trash. La découverte du film, à qui l’on souhaite évidemment une sortie en salles (on peut toujours rêver…), nous permet aujourd’hui de vous entretenir bien trop brièvement de la vie et de la carrière de ce pionnier de la musique industrielle.

Né en 1950 à Manchester, P-Orridge se fit tout d’abord connaître à la toute fin des années 1960 par le biais du COUM, un collectif d’artistes ne jurant que par Dada. Après le scandale de l’exposition Prostitution (1976) et ses sculptures en Tampax usagés, une presse britannique particulièrement inspirée les qualifie d’une épithète célèbre :  ”wreckers of civilization”. Mais P-Orridge est déjà ailleurs… sur les cendres du COUM naît le nouveau projet de Throbbing Gristle. À peine cinq ans d’activité officielle et quelques come-backs pour l’un des premiers groupes de “rock” industriel (“Il n’y avait que nous et Cabaret Voltaire dans la section chez les disquaires”), mais un rayonnement quasi mythique, évidemment. Parallèlement, P-Orridge fondera un autre groupe, Psychic TV, et participera à des projets artistiques par dizaines. Au tournant des années 1990, le musicien rencontre Lady Jaye Breyer, performeuse et dominatrice à ses heures, figure pilier des nuits d’Alphabet City : un amour entier, évident, bruyant, total. Ces deux-là vont faire de leur vie commune une véritable oeuvre d’art. À la fois fascinés et révoltés par le concept de genre sexuel, ils refusent les “limitations” qui en découlent : ils n’auront pas d’enfants mais élaboreront un être nouveau à partir de leurs deux corps, un être mythique évidemment inspiré de l’androgyne de Platon, mi-homme mi-femme, et d’autant plus puissant et redoutable. À grands coups de costumes, de thérapies hormonales et de chirurgies esthétiques naîtra ainsi le “pandrogyne”, création d’amour pur hautement transgressive.

Face à l’énormité d’un tel sujet, Marie Losier se fait discrète. La ballade de Genesis et Lady Jaye ne tient ni du freak show, ni de l’intriguant cas psychiatrique. Il s’agit plutôt d’un portrait intimiste et déchirant de deux êtres touchés par la grâce de l’amour et tragiquement fauchés dans leur bonheur : Lady Jaye est décédée d’un cancer en 2007. Le titanesque travail de montage est parsemé de petits éclats de véritable folie visuelle… et bien entendu de musique, beaucoup de musique !

L’oeuvre musicale de Genesis P-Orridge se caractérise par deux influences fondatrices. Tout d’abord Dada et son amour de l’absurde, son goût pour la provocation et les détournements de sens, ses approches humoristiques, iconoclastes. Ensuite la mythique technique du “cut-up”, héritée des expérimentations surréalistes et des écrits de William S. Burroughs, où toute matière créative se retrouve découpée, détruite, mélangée, superposée, accumulée… ainsi va le son organique, métallique, agressif et toujours inventif de Throbbing Gristle. À une époque où l’emploi des synthétiseurs relevait souvent de la science-fiction, TG pour les intimes bidouillait en toute liberté : sampling, distorsions, ultrasons parfois à la limite du supportable, loops entêtants et hypnotiques, le tout dominé par le spoken word étrangement raffiné de P-Orridge. Deux exemples, disons… écoutables : le classique United du premier album Second Annual Report (1977) et His Arm Was Her Leg du plus récent Assume Power Focus (1995). Pourtant paru à la suite de la “dissolution” de TG, le premier album de Psychic TV Force The Hand Of Chance (1982) est d’une toute autre essence, pour preuve la ballade Just Drifting avec ses réminiscences poétiques à la Lou Reed.

Scientélectrologie

Groupe fétiche de la scène alternative montréalaise, Duchess Says est de retour cette semaine sur disque avec In a Fung DAY T !, publié chez Alien8Records. Curiosité-évènement, cette sortie intrigue, le caractère déjanté du groupe n’y étant pas pour peu de chose. Trois ans après Anthologie des trois perchoirs, que nous proposent donc Annie-Claude Deschênes et sa bande, alors que la vague électro-punk s’est internationalement quelque peu essouflée ?

La réponse à cette question, en dix chansons, offre un spectre musical qui s’est plutôt assagi en présentant peut-être plus de maturité et une écriture plus contrôlée. Ce commentaire ne se veut pas nécessairement un reproche : le quatuor ne semble pas avoir échappé à l’influence croissante que la période 1979-1983 semble opérer sur la musique actuelle, et le style migre du “punk“ vers le “post-“. Les tempos se font souvent plus lents et les synthétiseurs, omniprésents – parfois avec bonheur (la séquence de basse de L’Ordre des secteurs ou la dernière minute épique de Time To Reiterate), parfois moins (Narcisse). Tubeway Army, Devo et Gang Of Four se révèlent ainsi comme des références évidentes ou, pour les connaisseurs, Gorilla Aktiv ou Palais Schaumburg.

Les pistes sont plus ressérées et s’offrent toutes dans un format de “chansons” traditionnel. Exit donc les éxpérimenations/jams sans structure claire qui jalonnaient le premier opus, de même que la majorité des hurlements désordonnés. Nous saluons ici cette évolution positive, bien que la palette sonore aurait pu être davantage renouvelée : les traitements sur la basse, les synthétiseurs et la voix oeuvrent en effet dans un registre efficace mais limité. Moins agressif et donc plus accessible, l’album offre son palmarès de pistes dansantes et accrocheuses, L’Ordre des secteurs trônant au sommet suivie de près par Antepoc ou la très gothique Substraction of Obedience. Une touche de glam transpire même à travers les accords martelés de Time to Reiterate de même que l’excellente Main District. La sauce se gâte hélàs un brin sur les trois “ballades” du disque : n’est pas Iggy Pop ou Nirvana qui veut, et Gainsbourg (un titre qui aurait pu être mieux employé), S.O.H… et Yellow Pillow tombent un peu à plat. L’énergie semblant toujours être le registre où Duchess Says est le plus à l’aise, l’émotion sera, elle, peut-être au rendez-vous dans trois autres années.

Duchess Says avec Le Monde Dans le Feu
Spectacle-lancement le 13 octobre au Club Soda (1225 Boul. St-Laurent), 15$

Théâtre des lumières

Nous avons le plaisir de vous annoncer une nouvelle parution pour Wierd Records, le deuxième album d’un groupe que nous connaissons bien et que nous avons déjà accompagné en musique lors de leur dernier passage à Montréal : Xeno & Oaklander. Sets & Lights sort officiellement le 11 octrobre prochain, et fait l’objet de notre premier article du mois.

Bien que jouant dans les plates-bandes habituelles du compositeur Sean McBride (aussi connu sous le nom de Martial Canterel), le disque apparait immédiatement avoir une beaucoup plus grande cohésion que son prédécesseur, Sentinelle. Des mélodies accrocheuses se déploient au-dessus d’un enregistrement qui délaisse quelque peu les ambiances par trop éthérées, parfois un peu moroses et monotones. Le couple McBride/Wendelbo ayant mis la pédale douce sur la réverbération mur à mur, il se dégage du disque un rythme pop plus soutenu, ce qui en fait leur oeuvre la plus accessible. Leur collaboration fait d’ailleurs montre d’une belle variété, les chansons en duo côtoyant des interprétations solo ainsi que des pistes instrumentales.

Les titres de Sets & Lights affichent une saveur très vintage, qui ne s’explique pas seulement par l’emploi d’équipements et de techniques d’enregistrement d’époque, mais aussi et surtout par l’écriture et de la composition. Un souffle épique estampillé new-wave fait clairement songer au romantisme allemand d’un groupe comme Alphaville, notamment grace aux accords de synthétiseur lumineux et autres arpégiateurs de circonstance. La chanson titre en ouverture est entêtante comme il se doit, succès de dancefloor aux paroles bien gothiques (“And slash their arms, and slash their eyes…”). Une piste expérimentale curieusement située juste après fait place à deux autres chansons hautement énergiques aux basses robotiques, Years Before (que nous vous offrons en écoute en primeur) et Corrupt. Le disque présente bien un passage à vide dans son milieu – nous sommes clairement moins emballés par les influences italo-disco - mais que cela ne vous empêche pas de perséverer afin d’atteindre les trois dernières pistes qui valent le “coup d’oreille”. Desert Rose et Open Walls (en écoute ici et en téléchargement sur The Fader) apportent ainsi en conclusion une jolie touche mélancholique.

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Xeno & Oaklander – Years Before

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Xeno & Oaklander – Open Walls

New wave disco à gogo

Il y a quelques semaines, une petite promenade matinale de week-end en famille nous a permis de tomber sur une nouvelle curiosité : dans les bacs d’une sympathique “disquerie” (une bouquinerie de disques, si si ça existe), un album intitulé A man and a machine nous tendait les bras. L’objet, élégamment orné de figures géométriques en noir, blanc et rouge, ne pouvait que nous séduire. Et le contenant annonce parfaitement le contenu. Énième hommage consacrée à l’émergence des musiques électroniques au tournant des années 1980, cette compilation au titre kraftwerkien est éditée par le label indépendant parisien Le Son du Maquis (www.maquismusic.com), visiblement spécialisé en “indie, new wave, électro”. Sans afficher une approche aussi encyclopédique que d’autres anthologistes du genre (Bippp et consorts), il faut avouer que les artisans de A man and a machine ont, mis à part les quelques fautes de frappe de la pochette, effectué un travail soigné. Et leur spectre musical ratisse large : deux disques, 31 pistes et autant d’artistes, on retrouve forcément du sympa et du moyen dans cette avalanche de sons. New wave, cold wave, industriel, disco (italo ou autre), funk tribal et bidouillages électroniques en tous genres sont au rendez-vous. Et au-delà de la pionnière Angleterre, on y retrouve toute la mouvance européenne (France, Belgique, Hollande, Italie, Suisse, Allemagne).

Au sein de la pochette, un petit encadré déplore le fait que plusieurs pionniers de l’époque (D.A.F., Soft Cell, Wall of Voodoo, Devo ou New Order pour ne pas les citer) aient répondu par leur silence aux solicitations de A man and a machine. Laissant de côté le matériel plus classique, la compilation a ainsi le mérite d’aller puiser dans un répertoire assez underground merci. Le peu de titres à succès se retrouve sur le premier disque : impossible en effet de passer à côtés de Love & Rockets (No Big Deal), Grauzone (Elsbär) ou les one hit wonders incontournables que sont Warm Leatherette (The Normal) et Money (Flying Lizards). Pour les groupes un peu plus obscurs (Fad Gadget ou Tuxedomoon), on semble s’être tournés vers des titres un peu plus recherchés que les habituels Ricky’s Hand ou No Tears : bien vu ! D’autres noms plus ou moins familiers parsèment les deux albums : Can, Wire, Throbbing Gristle, Trisomie 21, Gina X Performance, etc. Quant à Cabaret Voltaire, il arrive lorsque l’on ne l’attendait plus, c’est-à-dire à la piste 12 du second disque. Étant donné le nombre d’illustres inconnus donnant carrément dans le pastiche sonore du groupe anglais, on ne peut que se dire qu’il était temps ! Et, comme souvent dans le cas des compilations, l’équilibre de A man and a machine est finalement un peu inégal. S’égarant dans des méandres disco-kitsch assez terribles, le deuxième disque peine à maintenir un intérêt constant malgré une ouverture en rythme gracieuseté de Telex : Drama Drama, relecture à peine déguisée de Fame de David Bowie, est signée de la plume des frères Mael, alias les Sparks ! Excusez du peu !

Depuis ce premier volume, signalons que  A man and a machine 2 a vu le jour en février 2010 et que le troisième de la série date tout simplement de ce mois-ci… alors à vos collections !

Si tu aimes le soleil…

À contre-pied du post précédent, plongeons-nous aujourd’hui dans la musique hautement ensoleillée de Hands and Knees. Nous vous avions déjà parlé de ce petit groupe indie originaire de Boston il y a deux ans, à l’occasion de la sortie de leur second album, Et tu, Fluffy ? (2009). Voici que la bande de Joe O’Brien a récidivé en janvier denier – pour notre plus grande joie – avec Wholesome, nouveau concentré de rock joyeux à tendance rétro.

Compensant par une énergie communicative ce qu’il manque parfois en originalité, le groupe poursuit avec son pot-pourri d’influences au sein d’une démarche cette fois plus assumée, à mi-chemin entre folk américain et pop britannique (on pense aux Courteeners par exemple). Le chanteur, plaidant un retour aux sources en citant Are You Experienced ? de Jimi Hendrix et l’album blanc des Beatles (excusez du peu), avoue avoir voulu concocter un disque ou chaque chanson serait unique, une “aventure” en soi. La barre est évidemment trop haute, mais l’exercice donne tout de même lieu à une diversité stylistique où quelques pistes se démarquent du lot : Cadillac, ballade blues langoureuse par excellence, nous évoque une pléthore d’antécédents dont, au niveau local, du vieux matériel de Jean Leloup (L’Antiquaire ) ou de Caféïne (Color of love). The Ballad of Cottonball Johnny est un mini-hymne pop-punk de 1 :16. Feathered Fly : entièrement a cappella. L’ombre de Johnny Cash plane au sein des duos vocaux de Fieldtrip ! ou Do You Look at Everybody That Way ?. I Won’t Miss You se perd dans la reverbération certifiée Magnetic Fields.

Au milieu de tout cela, quelques chansons ingénument pop, accrocheuses, trames sonores idéales d’un film fauché à Sundance ou d’un après-midi de shopping chez Urban Outfitters. Des chansons qui ont un air mélancholique de déjà-vu, comme retrouvées d’un album oublié qu’on avait si souvent écouté étant adolescent. Des chansons qui font plaisir, tout simplement.

Conscients peut-être qu’indie a autrefois eu une signification au-delà de la délimitation floue d’un genre musical un peu fourre-tout, Hands and Knees se passent d’étiquette et se distribuent seuls. Wholesome est à vous pour 5$ ou plus (à votre discrétion, soyons tendance), vinyles édition limitée en option : http ://handsandknees.bandcamp.com/.

Obscur de lune

En poursuivant notre survol des parutions musicales de la dernière année, nous pouvons difficilement passer à côté du premier disque-phare éponyme de The Soft Moon. Arrivé en catamini sur les tablettes en novembre dernier, l’album s’est rapidement imposé dans les milieux underground, salué par la critique et taillant sa place sur nombre de palmarès de fin d’année. Originaire de San Francisco, le projet évolue autour de la personne de Luis Vasquez : intialement seul dans l’aventure, le multi-instrumentiste et compositeur s’est rapidement entouré d’une groupe capable de communiquer l’énergie live que requérait l’urgence de sa musique. Il ne manquait que d’attirer l’attention d’un label de circonstance, chose faite avec Captured Tracks, étiquette brooklynoise qui fait autant dans le contemporain que la réedition.

Souvent qualifé de post-punk, cet album est actuellement une des expressions musicales les plus densément gothiques que nous ayons récemment entendues. Le ton est opressant du début jusqu’à la fin, la voix se perdant dans des méandres de réverbération et de distortion sans espoir de lumière. Les chansons se construisent en couches superposées, sons et bruits se densifiant progressivement avant d’atteindre des points de rupture, accalmies temporaires. Au sein de cette musique constamment pulsée, tout devient rythme et échos, les claquements de main dans Circles et les halètements de Sewer Sickness étant particulièrement efficaces, de même que les syllabes scandées de We Are We.

Le pot-pourri d’influences se fait évidemment sentir : on remercie Joy Division pour les batteries hypnotiques, The Editors pour les solos de guitare suraigüs en notes répétées, Bauhaus pour les lignes de basse et voix d’outre-tombe, et d’innombrables pionniers de la cold wave qui ont su intégrer des synthétiseurs acerbes et acérés à une instrumentation acoustique. Vasquez réussit toutefois à apposer une touche personnelle et moderne au produit final, notamment grâce à l’aspect un peu expérimental de la musique qui évoque (sans atteindre toutefois à leur originalité) Dark Day ou, plus près de nous, Agent Side Grinder.  Le principal reproche qu’on pourrait adresser à The Soft Moon tient probablement à son uniformité – les pièces, bien que de qualité, se ressemblent fort, et cette proposition pourrait lasser si ce n’était de sa brièveté. En onze pistes et 37 minutes, l’album réussit cependant à maintenir une enérgie captivante. L’inspiration constructiviste et suprématiste du visuel appose une touche finale qui ne peut que nous réjouir.

The Soft Moon avec John Maus et Tops
2 octobre au Il Motore (179 Jean-Talon O.), 10$ / 13$ à la porte

L’Homme-machine

Après avoir été ces dernières années sous le charme d’Exposition partie 5 - que ce soit sur les planchers de danse de Cold War Nightlife ou dans nos écouteurs -, nous attendions avec impatience la parution annoncée d’une compilation de Philippe Laurent sur l’étiquette new-yorkaise Minimal Wave. C’est maintenant chose faite depuis la fin juin : l’album Hot Bip offre un premier aperçu de la création de ce musicien français, couvrant la période 1979-1988.

D’un éparpillement de cassettes faites maison, les neuf pistes choisies se transportent ici sur vinyle, remastérisées mais encore exhalant une indéfinissable qualité DIY : mélodies et bruits, rythmes et nappes sonores s’entrecroisent dans une proposition foncièrement éclectique. On passe des basses pulsées disco aux sons industriels, à l’orgue ou aux envolées harmoniques façon Kraftwerk, souvent au sein d’une même piste. La recette fonctionne et, bien que restant très accessible, permet à l’ensemble de s’éloigner quelque peu des sentiers battus, notamment en raison du caractère instrumental des oeuvres – d’avantage des “compositions” que des chansons. Nous nous sommes entretenus avec l’artiste.

Contrairement à plusieurs rééditions récentes de vinyles et cassettes oubliés de la décennie 1980, Hot Bip est essentiellement composé de matériel inédit. Comment avez-vous été approché par Minimal Wave pour ce projet ? Cette collaboration a-t-elle soulevé des défis particuliers ?

C’est une longue histoire. Veronica Vasicka du label MW est une véritable exploratrice. Elle m’avait contacté il y a déjà plusieurs années mais, dans les secondes qui avait suivi la réception de son premier e-mail, le disque dur de mon PC est mort prématurément et j’ai perdu son nom, son adresse e-mail et le nom de son label. Ensuite, infatigable, Veronica a finalement retrouvé ma trace et nous avons commencé à travailler sur le projet Hot-Bip.

Le défi a été de retrouver mes morceaux des années 80. Certaines versions originales avaient disparu ou se trouvent sur des bandes magnétiques 4 pistes dont je ne possède plus le magnétophone.

Vos pièces sont essentiellement instrumentales, et d’une facture formelle parfois presque classique. Avez-vous reçu une formation musicale académique ?

Je suis autodidacte mais j’ai passé beaucoup de temps à déchiffrer des partitions de Bach, Bartok, Mozart, Wagner et autres, pour comprendre leur travail.

En ce qui concerne l’aspect formel de mes morceaux, à mon avis cela est dû au fait que c’est une musique écrite et non improvisée. Les pièces avec voix sonnent aussi comme des musiques instrumentales car, quand j’ajoute des paroles, la voix est conçue comme un instrument parmi d’autres. Même dans les morceaux les plus minimalistes, il ne s’agit pas d’un texte accompagné d’un arrangement.

Ces deux traits musicaux font évidemment penser à Jarre ou Kraftwerk. Avez-vous d’autres influences plus obscures que vous souhaiteriez partager avec nos lecteurs ?

Aucune influence à chercher du côté de J.M. Jarre. Mon approche est différente. Il faudrait plutôt regarder en effet du côté de Man Machine de Kraftwerk, mais aussi du côté du Mandarin merveilleux de Béla Bartók ou de Machine danse de Pierre Henry, je crois. Il m’est difficile de définir mes influences car j’ai toujours essayé de me détacher des mouvances afin d’avoir une démarche originale.

La musique qu’on entend sur Hot-Bip couvre la période 1979-1988. Vous vous êtes par la suite éloigné quelque peu de la composition pour devenir d’avantage un artiste multidisciplinaire. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours, et – surtout – sur vos autres projets actuels ?

En réalité, je pense que je ne me suis jamais vraiment éloigné de la composition musicale. Ma démarche artistique multidisciplinaire est globale, mes réalisations visuelles et sonores sont liées. Si on a l’impression qu’à certaines périodes je me suis éloigné de la musique c’est certainement parce que j’ai toujours eu beaucoup de difficultés à trouver des labels pour produire mes enregistrements. La majorité des labels, même indépendants, se spécialisent dans une «catégorie» musicale et ne sont donc pas attirés par les compositions atypiques. Actuellement, je travaille sur des projets toujours aussi éclectiques.

La presse se plait à parler de la renaissance d’une “scène” synthétique, les étiquettes underground et soirées spécialisées se multiplient. Comment voyez-vous tout cela du haut de votre expérience de l’époque ?

Je suis ravi et je me sens totalement solidaire des gens qui organisent ces soirées à contre-courant. J’ai l’impression que les choses reprennent là où elles s’étaient arrêtées plusieurs décennies avant. J’espère aussi que les musiciens de cette scène électronique et expérimentale actuelle ne rencontreront pas la même hostilité et la même incompréhension, de la part de la presse musicale française notamment, que nous avons subi il y a une vingtaine d’années.

Hot-Bip est disponible sur vinyle et téléchargement auprès de Minimal Wave ; nous vous en proposons un extrait audio.

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Philippe Laurent – Système Clair

Weekend à (New York &) Rome

En survolant le catalogue passé de Mannequin, nous avons été agréablement accrochés par un split paru l’an dernier, réunissant les new-yorkais Led Er Est et les italiens Ancien Régime. Le responsable de cette parution est la tête de l’étiquette, Alessandro Adriani, qui semble s’être donné comme mission de réunir l’ancien et le nouveau continents au sein d’une internationale électronique underground – il agit d’ailleurs aussi ici à titre de réalisateur pour Ancien Régime.

Petit à petit, la prolifération récénte d’albums s’inscrivant dans la tendance électronique minimale entraîne fatalement un phénomène de saturation. Les pistes ne peuvent être toutes également inspirées et les temps morts côtoient souvent les moments poignants sur les albums. Heureusement, la concentration du matériau musical semble ici avoir eu un effet stimulant sur l’imagination des artistes : alors que Dust On Common (2009) était réussi mais un peu inégal, le travail de Led Er Est est ici nettement plus maîtrisé et précis. Laissant une plus grande place à la mélodie, leurs quatre chansons (Ants fait figure d’intermède bruitiste) accaparent l’oreille avec plus de subtilité. Lonesome XoXo possède une aura douce-amère d’un autre temps à la Guyer’s Connection, tandis que Darkness in My Soul - une reprise inspirée de Solid Space de 1982 (clip original) – nous montre une face plus touchante du groupe.

Ancien Régime ne sont d’ailleurs pas en reste et proposent un minimal synth mitigé de new wave à tendance gothique, où les boites à rythmes robotiques rencontrent des basses passées au flange façon The Cure. Alors que la plupart des artistes retiennent le côté sombre de ces illustres modèles, Ancien Régime semblent s’être souvenus que la bande de Robert Smith savait aussi être pop : si Brief Encounter et The Phantom Chariot ne s’éloignent pas trop des modèles connus, No Lights in the Elevator nous propose un kitsch rafraîchissant et entraînant qui évoque les beaux jours de Melody Club.

Soulignons enfin la grande qualité esthétique de la pochette toute en rouge, blanc et noir, gravures anciennes et touches constructivistes : si le tirage original est hélàs épuisé, quelques distributeurs en possèdent encore quelques exemplaires sur les rayons – intéressés, dépéchez-vous.