Groupe fétiche de la scène alternative montréalaise, Duchess Says est de retour cette semaine sur disque avec In a Fung DAY T !, publié chez Alien8Records. Curiosité-évènement, cette sortie intrigue, le caractère déjanté du groupe n’y étant pas pour peu de chose. Trois ans après Anthologie des trois perchoirs, que nous proposent donc Annie-Claude Deschênes et sa bande, alors que la vague électro-punk s’est internationalement quelque peu essouflée ?
La réponse à cette question, en dix chansons, offre un spectre musical qui s’est plutôt assagi en présentant peut-être plus de maturité et une écriture plus contrôlée. Ce commentaire ne se veut pas nécessairement un reproche : le quatuor ne semble pas avoir échappé à l’influence croissante que la période 1979-1983 semble opérer sur la musique actuelle, et le style migre du “punk“ vers le “post-“. Les tempos se font souvent plus lents et les synthétiseurs, omniprésents – parfois avec bonheur (la séquence de basse de L’Ordre des secteurs ou la dernière minute épique de Time To Reiterate), parfois moins (Narcisse). Tubeway Army, Devo et Gang Of Four se révèlent ainsi comme des références évidentes ou, pour les connaisseurs, Gorilla Aktivou Palais Schaumburg.
Les pistes sont plus ressérées et s’offrent toutes dans un format de “chansons” traditionnel. Exit donc les éxpérimenations/jams sans structure claire qui jalonnaient le premier opus, de même que la majorité des hurlements désordonnés. Nous saluons ici cette évolution positive, bien que la palette sonore aurait pu être davantage renouvelée : les traitements sur la basse, les synthétiseurs et la voix oeuvrent en effet dans un registre efficace mais limité. Moins agressif et donc plus accessible, l’album offre son palmarès de pistes dansantes et accrocheuses, L’Ordre des secteurs trônant au sommet suivie de près par Antepoc ou la très gothique Substraction of Obedience. Une touche de glam transpire même à travers les accords martelés de Time to Reiterate de même que l’excellente Main District. La sauce se gâte hélàs un brin sur les trois “ballades” du disque : n’est pas Iggy Pop ou Nirvana qui veut, et Gainsbourg (un titre qui aurait pu être mieux employé), S.O.H… et Yellow Pillow tombent un peu à plat. L’énergie semblant toujours être le registre où Duchess Says est le plus à l’aise, l’émotion sera, elle, peut-être au rendez-vous dans trois autres années.
Duchess Says avec Le Monde Dans le Feu Spectacle-lancement le13 octobre au Club Soda (1225 Boul. St-Laurent), 15$
En poursuivant notre survol des parutions musicales de la dernière année, nous pouvons difficilement passer à côté du premier disque-phare éponyme de The Soft Moon. Arrivé en catamini sur les tablettes en novembre dernier, l’album s’est rapidement imposé dans les milieux underground, salué par la critique et taillant sa place sur nombre de palmarès de fin d’année. Originaire de San Francisco, le projet évolue autour de la personne de Luis Vasquez : intialement seul dans l’aventure, le multi-instrumentiste et compositeur s’est rapidement entouré d’une groupe capable de communiquer l’énergie live que requérait l’urgence de sa musique. Il ne manquait que d’attirer l’attention d’un label de circonstance, chose faite avec Captured Tracks, étiquette brooklynoise qui fait autant dans le contemporain que la réedition.
Souvent qualifé de post-punk, cet album est actuellement une des expressions musicales les plus densément gothiques que nous ayons récemment entendues. Le ton est opressant du début jusqu’à la fin, la voix se perdant dans des méandres de réverbération et de distortion sans espoir de lumière. Les chansons se construisent en couches superposées, sons et bruits se densifiant progressivement avant d’atteindre des points de rupture, accalmies temporaires. Au sein de cette musique constamment pulsée, tout devient rythme et échos, les claquements de main dans Circles et les halètements de Sewer Sickness étant particulièrement efficaces, de même que les syllabes scandées de We Are We.
Le pot-pourri d’influences se fait évidemment sentir : on remercie Joy Division pour les batteries hypnotiques, The Editors pour les solos de guitare suraigüs en notes répétées, Bauhauspour les lignes de basse et voix d’outre-tombe, et d’innombrables pionniers de la cold wave qui ont su intégrer des synthétiseurs acerbes et acérés à une instrumentation acoustique. Vasquez réussit toutefois à apposer une touche personnelle et moderne au produit final, notamment grâce à l’aspect un peu expérimental de la musique qui évoque (sans atteindre toutefois à leur originalité) Dark Day ou, plus près de nous, Agent Side Grinder. Le principal reproche qu’on pourrait adresser à The Soft Moon tient probablement à son uniformité – les pièces, bien que de qualité, se ressemblent fort, et cette proposition pourrait lasser si ce n’était de sa brièveté. En onze pistes et 37 minutes, l’album réussit cependant à maintenir une enérgie captivante. L’inspiration constructiviste et suprématiste du visuel appose une touche finale qui ne peut que nous réjouir.
The Soft Moon avec John Maus et Tops 2 octobre au Il Motore (179 Jean-Talon O.), 10$ / 13$ à la porte
Avis à tous : les auteurs de ce blogue retourneront aux platines ce vendredi lors de la soirée Future Perfect Party ! L’évènement se veut une levée de fonds pour le lancement de Mobile, plateforme de diffusion et de création explorant la relation son/image. La première de Mobile aura officiellement lieu le 21 août au café-bar de la Cinémathèque Québécoise. Mais en attendant, place au “pré-party”, une nuit de musique et de performances dont le thème est “Dance to the future / Dance back to the future” : un plongeon dans les esthétiques futuristes du passé. Au menu, prestations live, coiffures créatives et DJ sets par différents acteurs de la scène locale. Fidèles à notre réputation, nous nous chargerons des ambiances synthétiques de la new wave, minimales et robotiques.
Dans le thème de la soirée, nous avons sélectionné trois titres inspirants s’articulant autour de l’idée du futur. Kraftwerk sont évidemment ici incontournables : les pionniers de la musique électronique on en effet fait de la relation homme-machine leur thème de prédilection. Parmi l’ensemble de leur œuvre, le choix est vaste ; nous avons choisi de vous offrir aujourd’hui Computerwelt, qui nous décrit un monde informatisé… qui nous semble aujourd’hui étrangement familier. Les possibilités de l’avenir ont également fasciné le groupe néo-romantique Visage : In The Year 2525, une reprise du duo américain Zager and Evans (1969 pour la version originale), l’illustre parfaitement. La chanson, manifeste écologiste avant l’heure, nous décrit avec pessimisme la décadence d’une humanité gouvernée par les machines en traversant les millénaires, avec pour terminus 9595. Enfin, revenons à nos chouchous espagnols Aviador Dro, dont l’œuvre est saturée de références aux fréquences spatiales, abris nucléaires, cyborgs et autres filles de métal. La chica de plexiglas, un de leur premiers succès, nous décrit un amour mécanique impossible, à grands coups de ces mélodies synthétiques dont ils ont le secret.
Future Perfect Party Vendredi 30 juillet à partir de 21h30 au Lawless Studio loft (5445 De Gaspé /suite 408) Avec Bernardino Femminielli, Magic Beach, Moduli TV et Jane L. Kasowicz. Aux platines : Georges Dimitrov & Zoé Starchild (BlackoutMusique.com), Isabelle/Luci & Simon/Fer (Duchess Says), Marin César (Think About Life) et Annie Q & Von Snakes. 10$ avant minuit/15$ après minuit
Dans le cadre de la dixième édition du festival Suoni per il Popolo, la Casa del Popolo accueille cette semaine le groupe new-yorkais Xeno & Oaklander. Nous vous avions déjà glissé un mot sur le couple formé par Sean McBride et Liz Wendelbo ainsi que sur leur implication au sein de la scène minimal wave actuelle de la Grosse Pomme. Le duo vient maintenant défendre sur scène son premier effort, Sentinelle (2009). Contrairement à de nombreuses autres formations électroniques qui se la jouent invisibles cachés derrière leurs précieux écrans de laptops, attendez-vous ici à une performance au vrai sens du terme : les quelques vidéos disponibles sur internet nous montrent plutôt les musiciens fort affairés à triturer leurs petits appareils vintage de collection !
La musique de Xeno & Oaklander ayant déjà fait l’objet d’un post précédent, profitons de l’occasion pour revisiter le vieux catalogue de l’incarnation solo de McBride, Martial Canterel. Ce projet à géométrie variable affiche une feuille de route particulièrement touffue, composée de multiples démos, enregistrements DIY et autres obscures cassettes. Parmi le matériel disponible, l’album Austerton (2007) retient aujourd’hui particulièrement notre attention par la qualité de ses compositions et de sa réalisation, moins brouillonne peut-être qu’ailleurs. Bien plus minimaliste et froid que celui de Xeno & Oaklander, le son de Austerton est très épuré, même selon les standards du genre. Les mélodies se font discrètes et se déclinent en teintes sombres et modes mélancoliques ; les influences gothiques et cold wave sont bien assimilées et les synthétiseurs scintillants ne durent qu’un temps (Corners). Voici trois pistes à découvrir.
Le concert de vendredi sera également l’occasion pour vous de renouer avec l’esprit Cold War Nightlife puisque le projet de Xavier Paradis, Automelodi, sera également de la partie. Quant aux auteurs de ce blogue, ils assureront l’ambiance musicale dans la salle adjacente en compagnie de DJ Tsitso et DJ Mother. Un évènement à ne pas manquer en ce début d’été !
Il y a plus d’un an, nous avions fièrement partagé sur ce blogue quelques titres issus du démo d’un nouveau combo rock-glam-punk de Montréal, Patrik et les Brutes. Si le groupe demeurait inédit, ce n’était pas le cas de la flamboyante personnalité de son chanteur Plastik Patrik, performer pailleté, DJ légendaire et adorable star du nightlife local. La mauvaise nouvelle du jour, c’est que nous ne serons plus (quasi) les seuls à promouvoir l’énergie musicale de Patrik et les Brutes… car la bonne, c’est que vous pouvez maintenant tous vous procurer leur premier album, en magasin depuis mardi dernier !
Toutes les filles sont folles de moi, une affirmation ô combien réaliste lorsqu’on s’appelle Plastik Patrik, c’est le titre alléchant de cette galette élégamment habillée de rouge, noir et blanc (tout pour nous plaire). En compagnie de ses fidèles Brutes, le chanteur à la perruque platine nous propose enfin onze titres généralement survoltés. Nous avons ainsi autant le plaisir de retrouver les “classiques” de notre démo original dans de nouvelles versions clean cut que certaines autres chansons, découvertes et appréciées en spectacle depuis des années. À l’image de son créateur, ce premier disque marie ses textes ludiques à un enthousiasme punk old school et à sensibilité pop indéniable. Essayez de résister au charme de Pauvre Bélinda, de La Femme de ta vie ou de la chanson-titre pour voir !
Patrik et les Brutes lancent Toutes les filles sont folles de moi ce jeudi 19 novembre à la SAT (1195 boul. St-Laurent à Montréal).
5 à 7 et performance qui promettent d’être mémorables… entrée libre !
En guise de cocktail apéritif, voici le premier single de l’album, le très sucré Chez Candi. Vous pouvez obtenir plus d’infos et visionner le clip sur le site de Spectra Musique.
Le groupe montréalais We Are Wolves nous revient ce mois-ci avec un troisième album, Invisible Violence. Un peu moins abrasive que les précédentes, cette nouvelle proposition marque un tournant davantage mélodique pour le groupe qui ne renie toutefois pas son son d’origine : guitares rock, synthétiseurs distortionnés et batteries hypnotiques sont toujours au rendez-vous. Pour souligner la parution du disque le 6 octobre prochain (sur l’étiquette Dare To Care), nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le chanteur Alexander Ortiz.
Évidemment, nous allons parler du nouvel album. C’est le troisième… comment pourrait-on le présenter ?
Son titre en dit long. Il y avait d’abord cette expression d’« invisible violence », un concept qui me travaillait l’esprit.
« Invisible violence » est un titre qui a d’emblée une portée philosophique. Il charrie inévitablement un cortège d’idées, de théories, d’images, de pensées…
C’est exactement ça. C’est un amalgame de différentes idées sur l’esthétique et la résonance littéraire, d’Antonin Artaud à Nietzsche. En fait, deux chansons sont directement liées à Georges Bataille, dans la pensée et même le choix des mots. D’abord Vague, sur l’idée de transgression, de tout pousser jusqu’au paroxysme de façon à créer toujours de nouvelles lignes de transgression : le concept de vague, donc. La chanson est en anglais et le mot « vague » peut aussi se comprendre en tant qu’ambigüité. La Rue oblique s’inspire de l’érotisme de la « petite mort », toujours chez Bataille : l’extase érotique en tant que finalité de l’être. C’est Foucault avec son Histoire de la folie, Artaud : quelle est la notion du jugement de Dieu, où il nous mène, pourquoi l’être humain veut constamment pousser ses limites et ainsi se retrouver « dans » la folie et pouvoir créer en se libérant des carcans établis.
Les autres titres de l’album font constamment référence à la violence de l’insomnie, qui a été pour moi une révélation. Après mes premières lectures de Michel Cioran vers 22 ans, j’ai commencé à faire de l’angoisse ! Je lisais aussi beaucoup de Bukowski et j’étais pas mal dans ce délire-là, l’idée de l’excès, de vouloir pousser les paramètres établis par la norme, un peu le cliché du jeune adolescent… C’est dans ce genre d’angoisse et d’insomnies que tu découvres des gens comme Cioran et Artaud.
L’album est donc totalement conceptuel à travers des références littéraires – non pas de fiction, ce qui est plus courant, mais d’idées.
L’invisible violence peut être beaucoup de choses. Ça ne se limite pas à la simple agression physique ou psychologique. Plein de choses me sont arrivées en même temps : j’ai eu un enfant – la fatalité et la mort se remettent en perspective – et je suis retombé dans mes lectures philosophiques. Je me suis donc retrouvé à écrire des textes influencés par tous ces courants de pensée.
Le premier single du disque s’intitule Paloma, le prénom de ta petite fille… Il contient aussi des paroles en espagnol.
C’est justement la chanson qui a le moins à voir avec cette idée de violence… Mais bon, pour moi, la mort, l’invisible, l’amour, la violence, c’est aussi un cycle où tout va ensemble. Paloma est la première chanson qui s’est établie d’emblée pour l’album. Je ne pouvais plus brancher ma basse pour ne pas réveiller le bébé, je l’ai donc composée à la guitare semi-acoustique, pas fort ! Ma fille réagissait, je disais son nom, et je me suis retrouvé à construire un texte. L’espagnol, ça me paraissait important. Même si mon français est tout ce qu’il y a de plus québécois, j’ai grandi avec mes parents en espagnol et je voulais tout de suite intégrer le rapport au langage en ce qui concerne ma fille.
En parlant de composition, comment approchez-vous la création ? Est-ce un travail de groupe ?
En général, comme chanteur, c’est moi qui compose les textes et les rythmes, des idées de base que je propose aux autres qui réagissent et ajoutent des parties au fur et à mesure. Je construis des chansons tout ce qu’il y a de plus simples avec des vieux drum machines.
Des modèles favoris ? Pour les amateurs de synthétiseurs analogiques qui nous lisent…
Le drum machine est un vieux Ace Tone qui appartenait au père de ma blonde. Sinon, je viens de m’acheter un Wurlitzer, et il y a mon vieux SH-1000 que j’ai toujours bien aimé… Mais pour cet album, on a vraiment utilisé énormément de synthétiseurs. On s’est permis des petits côtés émotifs – pour ne pas dire cheesy -, on s’est éclatés avec les pads et les séquences à l’eau de rose. Le ARP Solina nous a particulièrement épatés, un son qui nous évoquait immédiatement David Bowie et Ziggy Stardust.
Est-ce que les nombreuses tournées effectuées depuis la sortie de Total Magique ont influencé votre façon de composer ?
C’est peut-être les disques qu’on écoutait qui l’ont fait… Du John Lennon, le Plastic Ono Band, Leonard Cohen, j’ai redécouvert le vieux Indochine et Duran Duran : on n’a pas écouté d’électro qui « rentre dedans ».
Pourtant, depuis le deuxième album, de spectacle en spectacle, on sentait vraiment monter l’intérêt des médias, jusqu’à une sorte de « hype ». Cela a-t-il apporté du nouveau pour la réalisation du troisième album ?
Je crois que c’est juste une question d’environnement. Il y a certains groupes qui deviennent importants avec leur temps, qui ont une influence sur d’autres formations, qui en influencent d’autres à leur tour, comme un réseau. Mais on a eu accès à des bourses, et c’est la première fois qu’on a vraiment eu un studio pour enregistrer, avec un horaire pour les répétitions. Et on a travaillé avec Radwan Ghazi Moumneh (réalisateur et producteur d’Invisible Violence), qui vient d’une autre scène et qui a une toute autre approche de la musique. Il a joué avec des groupes punk hardcore comme The Black Hands ou Curst, et son projet personnel, Jerusalem In My Heart, est un des plus intéressants à Montréal selon moi.
Nous sommes à deux semaines du lancement d’Invisible Violence, comment vous sentez-vous ?
Nerveux, la pression monte. Il y a beaucoup de chansons à la guitare et comme je suis bassiste à la base, j’ai de nouveaux défis. J’ai très hâte de voir ce que les gens vont en penser, c’est album assez différent des deux précédents !
Pour vous donner un aperçu de ce qui vous attend, nous vous joignons le premier extrait Paloma, en écoute seulement (les liens vers les chansons ont été retirés sur demande).
We Are Wolves Lancement le 15 octobre (supplémentaire le 16 octobre) au National (1220 Ste-Catherine E.), 18$ www.wearewolves.net
Reportons nous quatre ans en arrière, au début de l’été 2005. Le premier album de Franz Ferdinand dominait toutes les chaînes et pistes de danse depuis un an et s’instituait en héraut d’une énième british invasion. Tous les magazines nous promettaient le renouveau du rock anglais et les producteurs recherchaient ardemment le prochain messie, laissant dans leur sillage nombre de disques sans lendemain.
Nous tombons ainsi par hasard, un certain lundi 13 juin, sur un article du journal Voir qui nous annonce la venue d’un quintette de Newcastle : nous n’avions jamais entendu parler de Maxïmo Park mais le concert avait lieu le soir même à La Tulipe, les billets étaient abordables et notre curiosité, piquée. Quelques heures plus tard, nous attendons donc le début du spectacle dans une salle pratiquement vide : nous ne serons qu’une trentaine de chanceux peut-être à voir l’irruption sur scène d’un hurluberlu en costume de dandy, chapeau melon à l’appui. Sans se démonter face à la disparité de l’assistance, Paul Smith et sa bande ont livré une performance survoltée et inoubliable, enchaînant tous les tubes accrocheurs de deux minutes qui composent leur premier album, A Certain Trigger. L’énergie de Maxïmo Park fut en tout cas communicative et le public maigre mais vaillant d’applaudir sans relâche pour un premier rappel (entendu avec le gars des vues), un second plus surprenant (on nous offre deux b-sides obscurs) et même, chose rarissime, un troisième : “Well, we have already played all our songs…” . Et d’enchainer avec leur principal succès Apply Some Pressure pour la deuxième fois de la soirée, histoire de nous calmer enfin.
Nous en ressortîmes ainsi repus, un exemplaire de A Certain Trigger sous le bras, disque qui allait souvent occuper notre stéréo dans les mois à venir. Le groupe avait en effet réussi à atteindre un son qui, bien qu’apparenté à celui d’autres formations contemporaines, leur était propre, mitigeant brit-pop et racines punk (on pense ici surtout à The Jam). Les arrangements étaient originaux et témoignaient d’une rare recherche rythmique, assortie de progressions harmoniques et mélodiques souvent surprenantes mais toujours accrocheuses. Comme nombre de compatriotes cependant, Maxïmo Park n’ont hélas pas su soutenir cette intensité et cette urgence dans leurs albums suivants : Our Earthly Pleasures (2007) était notablement moins réussi même s’il nous a offert des perles comme Russian Litterature ; quant à Quicken The Heart (2008), il fut carrément décevant. Peu importe, leur premier effort restera quand même pour nous un classique, assorti de souvenirs et à recommander chaudement : pour vous appâter, nous vous proposons la déjà mentionnée Apply Some Pressure, de même que les excellentes Once A Glimpse et The Night I Lost My Head. Bonne écoute !
Les visiblement très prolifiques membres du groupe montréalais Wolf Parade semblent inépuisables au sein de leurs nombreuses formation parallèles : après les Handsome Furs, nous vous présentons aujourd’hui Sunset Rubdown, projet du chanteur Spencer Krug. En activité depuis 2005, le groupe nous revient en force cette année avec un nouvel album dont le titre, Dragonslayer, est à la mesure du caractère épique de la musique.
Krug et ses comparses nous proposent un rock indie à forte tendance progressive et qui a l’heureux avantage de s’inspirer plus du glam rock que de lancinantes ballades folk. La comparaison avec des groupes comme Arcade Fire semble inévitable, mais là où leurs collègues mystiques tombent parfois dans la déprime ou la prétention, Sunset Rubdown réussit toujours à garder un enthousiasme communicatif et jovial. En comparaison avec leur album précédent (Random Spirit Lover, 2007) où des perles comme l’irrésistible The Mending Of The Gown cotoyaient de longues expérimentations sonores parfois fort confuses, Dragonslayer est beaucoup plus clair, dirigé et accessible. Apparentées à la fois à la vieille Angleterre et au XXIe siècle, les mélodies et progressions harmoniques de Krug se distinguent toujours par une approche modale teintée de médiévalisme, donnant à certaines chansons un caractère hors du temps. La distorsion des guitares arrive cependant toujours à point pour nous empêcher de sombrer dans la nostalgie, gardant la musique au sein d’un équilibre précaire, parfois avec quelques longueurs, parfois de manière très touchante.
Trois pistes illustrent magnifiquement cet album : la très belle Silver Moons, la très pop Paper Lace et la très épique Nightingale / December Song. Le groupe et ses virtuoses divagations musicales vous attendent en concert pour deux soirs cette fin de semaine, nous vous invitons évidemment à ne pas manquer l’occasion si vous êtes à Montréal.
Sunset Rubdown avec Elfin Saddle et The Witchies 11 et 12 juillet au Il Motore (179 Jean-Talon O.), 15$
Difficile pour un spectateur d’espérer une meilleure performance que celle livrée par The Fainthier soir à Montréal au “Théâtre Télus”. Le groupe américain, qui se produisait dans le cadre d’une tournée conjointe avec Ladytron, a en effet présenté un concert électrique à la hauteur de sa réputation : presque aucun temps mort à signaler au sein d’une sélection musicale généreuse et remarquablement bien balancée entre les différents albums. Leur dernière parution, Fasciinatiion (2008), était évidemment bien représentée par ses principaux titres The Geeks Were Right, Psycho, Get Seduced et autres Mirror Error : le disque était cependant loin d’être le focus de la soirée et The Faint ont allègrement puisé dans leur répertoire en alignant avec subtilité grands succès et chansons plus obscures.
Call Call et une version actualisée de Worked Up So Sexual (plus sombre que l’originale) ont comblé les fans de la première heure. L’excellent deuxième album Danse Macabre (2003) a permis à la foule de se déchaîner sur Glass Dance et Agenda Suicide (en finale grandiose) en plus de nous fournir la surprenante The Conductor. Wet From Birth (2004) a également donné lieu à une sélection éclectique allant de la ballade quasi-métal (Birth) au hymne disco-punk (une Paranoiattack scandée par la foule), en passant par plusieurs succès comme I Dissapear. Notons au passage la volonté (justement récompensée) du groupe déjouer toute la musique live, remplaçant sans peine le violoncelle sur Desperate Guys ou Southern Belles In London Sing par des lignes de synthétiseur envoûtantes.
Cette sélection musicale sans faute ne serait évidemment rien sans une présence scénique incroyable de la part du groupe entier : la scène semblait notamment trop petite pour l’énergie du chanteur Todd Fink et les déhanchements du clavièriste Jacob Thiele. De très belles projections artistiques venaient en outre compléter un visuel marqué par des éclairages efficaces (sans être aussi désagréablement éblouissants que ceux de Ladytron en deuxième partie). La présence de ce deuxième groupe est justement un des seuls bémols qu’on pourrait apporter à ce concert, avec peut-être le choix discutable de la salle. Si l’ingénieur du son de The Faint réussit à rescaper quelque peu l”acoustique épouvantable du Théâtre Telus, la musique de Ladytron fut réduite à une agression auditive composée de basses fréquences montées à des volumes difficilement supportables et des aigus cinglants. Une performance scénique peu inspirée de la part du groupe, des fausses notes à profusion pour les chanteuses et un clone de Mickey Rourke dans le rôle d’un batteur qui défonçait aveuglement sa batterie comme s’il était dans un concert de Def Leppard en 1988 viennent compléter le tableau d’un spectacle parfaitement oubliable.
Pour finir, voici une curiosité à propos de The Faint : saviez-vous que la musique de la très belle Southern Belles In London Sing n’est pas complètement originale ? Elle est reprise d’une chanson du groupe new wave B-Movie intitulée Remembrance Day. Cette pièce est tirée de leur unique album, Forever Running (1984), malheureusement plutôt décevent en dehors de cette chanson et du single à succès Nowhere Girl. Nous vous proposons aujourd’hui les deux pistes côte à côte pour votre plus grand plaisir.
Avec une joie non dissimulée, nous apprenions récemment que l’une de nos formations montréalaises préférées était sur le point de lancer son premier EP. Automelodi, nouveau véhicule créatif de Xavier Paradis, déjà responsable de plusieurs projets musicaux au cours des dernières années, s’exprime maintenant avec le bien nommé Automelodi fait ses courses. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec Xavier, et vous présentons en primeur un excellent et contagieux premier extrait du disque, Schéma corporel.
Quelle est la genèse du projet Automelodi ?
Vers 2006, par une calme nuit d’été, je fus réveillé par des sons étranges provenant d’une autre pièce de l’appartement. Leur volume était plutôt modéré, si bien que pendant quelques minutes (ou plusieurs heures à l’échelle onirique) je suis resté endormi, croyant que ces sons – cette musique en fait – tapissaient les parois de mon rêve. Quand j’ai fini par me réveiller, constatant que ça n’avait pas cessé, j’ai décidé de me lever pour trouver d’où ce chant pouvait provenir. Voyant qu’une faible lueur provenait de la cuisine, je me suis dirigé dans cette direction et j’y ai aperçu sur le plancher une petite machine de forme cubique, à peu près de la taille d’un réveille-matin (je sais, je sais…). L’appareil semblait assez “hermétique”… deux ou trois diodes électroluminescentes qui clignotaient lentement et de façon plus ou moins aléatoire et asynchrone, témoignant d’un code auquel je ne comprenais rien, et aucun bouton ou interrupteur de quelque sorte. Cherchant à y voir plus clairement, j’ai allumé la lumière dans la pièce. La machine a disparu à ce moment (évidemment).
Malgré son côté furtif, cette machine réapparaît encore depuis ce temps à intervalles irréguliers, généralement la nuit. Elle chante à chaque fois un air qui semble inspiré par celui chanté lors de son apparition précédente mais qui n’est jamais pourtant identique.
C’est l’Automelodi.
Fin de la science-fiction cheap (pour l’instant).
Votre musique affiche clairement plusieurs influences “rétro” : quelle serait leur importance dans votre création par rapport à la recherche d’un son plus actuel ?
Bon, ça y est, ça va devoir être un peu long… Il est difficile pour moi de répondre à cette question sans d’abord demander “Qu’est-ce que le rétro exactement ?”… Par exemple, aujourd’hui, une quantité de musiciens qui se définissent comme pop/rock/indie baignent, voire même se noient dans des sonorités des années 60/70… il y a des cohortes de jeunes producteurs qui se plient en quatre (et ça ne me déplaît pas nécessairement…) pour sonner comme Brian Wilson en 1966… et pourtant dans ces cas personne ne pense plus à prononcer le mot “rétro”. On peut en déduire que, dans un contexte post-moderne, les idées et les sonorités des années 60 et (du début) des années 70 font maintenant partie d’un patrimoine quasiment indiscutable. Ça n’est toutefois plus le cas quand on touche à la fin des années 70 et aux années 80… soudain le terme “rétro” ressort. Je ne veux pas trop m’avancer dans le débat “historico-démographico-sociologique” (le mot composé est déjà interminable alors imaginez la discussion…) mais à mon avis, c’est en grande partie un phénomène de générations.
J’ai moi-même dans ma palette d’influences beaucoup de musiques des années 60 et 70 mais j’ai choisi de ne pas pour autant renier celles des années 80 parce qu’elles (entre autres) ont marqué mon enfance et ma jeunesse et me permettent de saisir une certaine pureté, une certaine “fragilité”. Cette notion est importante pour moi dans la musique et dans l’art en général. Dénuée de toute fragilité, la musique devient une sorte de “sport de performance” qui ne m’intéresse plus.
Un autre facteur qui fait qu’on nous attribue le terme “rétro” est peut-être ironiquement le fait d’utiliser des synthés, et pas nécessairement les plus neufs. Beaucoup de gens ont encore l’idée préconçue voulant que la musique électronique doit forcément se vouloir “très moderne” ou “futuriste”. Personnellement, mes dernières illusions futuristes relatives à la musique électronique se sont évanouies après les débuts de la scène techno/rave, vers la fin de la décennie 80, début 90… La “société des loisirs” n’est pas arrivée et nous ne sommes pas tous ensemble unis pour l’éternité à nous gaver de pilules du bonheur et à danser dans une station spatiale multicolore.
La musique électronique n’échappe pas à la rouille du post-modernisme et j’en suis très conscient. Automelodi ne cherche donc pas à faire “moderne”, “futuriste” ou “actuel”. À la limite, l’approche d’Automelodi est presque folk…en tant qu’auteur-compositeur, j’utilise des synthés et des boîtes à rythmes comme d’autres utilisent une guitare acoustique. C’est aussi pertinent… je sors dans la rue la nuit et j’entends l’onde en dents de scie d’un néon à moitié cassé qui brille au dessus de moi. Ce chant de l’enseigne néon brisée a pour moi la même fragilité, la même mélancolie que le son d’un vieux synthé mal accordé. Ça fait partie de l’environnement technologique plus ou moins “dysfonctionnel” dans lequel nous vivons et j’écris des chansons en utilisant certaines sonorités qui en témoignent. D’une certaine façon c’est très actuel… Cela dit, en même temps, l’idée de “sonner actuel” n’a pas vraiment d’importance à mes yeux. Je ne cherche pas non plus à reproduire une autre époque… Je préfère avoir une approche plus instinctive et libérée de ce genre de considérations. J’aime mieux passer mon temps à chercher des passages secrets entre les mots et les notes qu’à courir après le style musical officiel d’un présent qui sera déjà révolu quand vous aurez fini de lire cette phrase.
La musique d’Automelodi présente une instrumentation à caractère très électronique. Est-ce un défi lors de la présentation en concert ?
Oui, surtout lorsqu’on cherche à créer des sonorités hybrides où les éléments “organiques” comme la batterie et la guitare doivent créer un agencement tissé serré avec les sonorités synthétiques. Pour des raisons pratiques, de plus en plus de musiciens électroniques choisissent d’utiliser un “laptop” sur scène. Personnellement, je ne suis pas attiré par cette formule…je trouve que malgré sa petite taille, l’ordinateur portable impose souvent l’idée d’un “écran” entre le public et l’artiste. Dès le départ, nous avons plutôt voulu créer une formule où l’électronique est présente de façon plus tangible sur la scène. Nous pouvons interagir avec les machines (synthé, boîte à rythmes/échantillonneur) qui fonctionnent en temps réel. Nous pouvons modifier certains réglages et oui, ces machines peuvent aussi “planter” (comme un guitariste peut casser une corde ou comme un batteur peut fendre une baguette). Nous ne cherchons d’ailleurs pas nécessairement à reproduire exactement sur scène ce que nous faisons en studio, peut-être parce que l’énergie de la musique électronique se canalise sur scène de façon différente.
Quelle est enfin la réalité d’un groupe émergent à Montréal ? Comment composer avec la publicité, la recherche de lieux de diffusion, la réalisation d’un album ?
Pour être franc, je suis de moins en moins à l’aise avec le terme “émergent”…ça sonne un peu comme un communiqué de la SOPREF circa 2001, et ça implique même parfois une certaine hypocrisie vaguement paternaliste voulant qu’un groupe ou artiste doit nécessairement vouloir “émerger”, telle une amanite phalloïde visant désespérément le yoni rédempteur d’un “grand public” standardisé. Pour répondre encore par une question, je pourrais demander “qu’est-ce que l’émergence au Québec ?… Participer un jour, plein d’espoir, aux Francouvertes, pour ensuite l’année suivante se retrouver à chanter un medley aux côtés d’un rejeton de Star Académie dans une émission à la “Belle et Bum” ? Le plus fou là-dedans, c’est de voir à quel point il y en a, des musiciens dits “émergents” qui ajustent leur musique et leur image pour pouvoir passer sous ce rouleau compresseur.
Oui, bien sûr, comme tout groupe ou artiste, Automelodi cherche à rejoindre un certain public… ça implique des gens à Montréal, mais aussi quelques-uns à Paris/Bruxelles/Berlin/New York/ailleurs et il faut inventer des façons de les rejoindre au-delà d’Internet. Dans cette optique, je dirais qu’on pourrait peut-être remplacer le terme “émergent” par “parallèle”. Automelodi fait de la “Pop parallèle”, peut-être même de la “Pop perpendiculaire”, tant qu’à citer mes paroles de chanson.
Pour ce qui est des enregistrements, jusqu’ici tout a été auto-produit. Dès mes débuts dans la musique dans les années 90 j’ai été attiré par la réalisation sonore (ce qu’on appelle communément le rôle de “producteur”). Mon cheminement a fait que je peux réaliser moi-même des projets comme Automelodi avec relativement peu de moyens techniques et un budget assez restreint. Avec l’aide de quelques précieux collaborateurs et en essayant d’utiliser de façon créative le peu d’équipement et d’espace dont nous disposons afin d’en tirer le maximum, il y a généralement moyen d’en arriver au son recherché.
Pour ce qui est de la publicité/promo/diffusion, je suis à un point où je préfère ne pas me prendre pour un super gérant tentaculaire… Je préfère garder les choses à échelle humaine, vendre les disques directement au public, etc. Ça peut aussi impliquer de jouer dans des salles plus modestes, mais avec des groupes et artistes qui nous plaisent vraiment, comme ce sera le cas lors du concert de lancement.
BlackoutMusique.com est un blogue rock underground en français, autant dédié à la promotion de la musique émergente qu'à la redécouverte d'artistes du passé, parfois établis, parfois oubliés, toujours singuliers. Le blogue est animé par Zoé Starchild, journaliste cinéma pour la revue Ciné-Bulles, et Georges Dimitrov, compositeur et professeur à l'Université Concordia. Les chansons sont gracieusement fournies à titre indicatif, alors si vous aimez la musique, encouragez l'artiste et achetez l'album ! Pour toute question, plainte ou commentaire, n'hésitez pas à nous écrire à l'adresse courriel [email protected].